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Ce qu'il y a de bien avec ce disque, c'est que je pousse le père Delvaux dans ses derniers
retranchements, et c'est tant mieux ! Un rédacteur en chef qui m'encourage à
pousser le bouchon toujours plus loin, cela mine ma créativité. Je suis un punk, et
être punk, c'est s'auto-détruire en faisant chier le maximum de monde. A commencer
par mon souteneur, qui ne devrait plus tarder à découvrir qu'il vient d'acheter le
nom de domaine Drum-Bass.com. A prendre ou à virer.
Bon, je suis hypocrite sur un point. Pas sur le fait que Delvaux est un manipulateur agressif,
tout le monde le sait, mais plutôt sur l'obédience musicale du groupe
Pendulum, certes issu de la scène drum & bass (ou jungle, selon de quel
côté du schisme l'on se trouve), mais qui a bien plus à offrir que cela. J'en
veux pour preuve le fait qu'ils aient en 2003 quitté leur Australie vulgaire pour le
raffinement propre au Royaume-Uni, qui a d'ailleurs vu naître leurs premiers disques.
Cependant, je passerai très rapidement sur leur premier album, indéniablement
sympathique, mais souffrant de quelques défauts de jeunesse, comme un côté
assez pédant (le Prelude très simiesque), une certaine propension à
sonner big beat (d'où leur remix des lopettes de Prodigy), et
globalement, une capacité sous-exploitée à sortir d'un genre aux limites
finalement très vites atteintes. Il y a matière à fourberie, mais le groupe
n'ose pas, et, presque fatalement, manque à maintes reprises de littéralement se
vautrer dans le grotesque. Ce que le public fait d'ailleurs à leur place, puisque l'album
est l'une des meilleures ventes du genre. Quelle blague !
Par contre, avec In Silico, leur deuxième album, les Pendulum ne jouent plus dans
la même cour, et c'est ce qui fait l'objet de cette chronique ; emmerder son
rédacteur en chef, mais toujours avec la plus grande pertinence. Dont acte, puisque voici
enfin l'album qui va faire sortir la new wave de son sommeil dogmatique. Un album pop et rock aux
relents synthétiques affirmés, la réunification tant attendue par les
nouveaux romantiques du rock et de l'électronique, une sorte de renaissance, tel
qu'implicitement illustré par la jaquette du disque, un foetus dans un ovule
synthétique. Peut-on être plus clair ?
Certes, je n'oublie pas des groupes comme U2 (Zooropa) ou
Buck-Tick (Sexy Stream Liner), mais ces derniers, et toutes les
couillonneries apparentées, penchent toujours d'un côté ou de l'autre. Et
même les New Order, pourtant d'authentiques voyous, dixitNick Cave, ne sont jamais parvenus à établir un équilibre
entre rock et électronique. D'une manière ou d'une autre, la pièce tombait
toujours d'un côté, et il aura fallu que Pendulum arrive avec le chaînon
manquant issu du reggae pour qu'enfin la sauce prenne, et que l'histoire se souvienne que les
punks, ceux grâce à qui l'ont a droit à tout cela, étaient aussi des
fans de Bob Marley.
Toutefois, il est important de signaler au lecteur alléché qu'il ne s'agit pas
encore là de leur meilleur album. C'est très bon, certes, c'est même
excellent par moments, mais This is
hardcore ne s'est pas composé en un jour, et Pendulum a encore du chemin à
faire avant de réaliser le disque mythique qui mettra définitivement fin
à bientôt trente ans de malentendu musical. In Silico est un faire-part qui
annonce une (re)naissance probable même si encore incertaine, une mise en bouche attachante
façon Michel Foucault qui rappellera à beaucoup que les nouveaux romantiques
n'oubliaient pas d'où ils venaient, et qu'ils ne se faisaient aucune illusion sur la
puanteur déodorante de notre société.
(Yû Voskoboinikov est parfumé par Déodorant Sensuel d'Auchan,
à l'extrait de fleur de Tiaré de Tahiti.)
June 1, 1974 est l'enregistrement d'un concert unique donné à ladite date,
au Rainbow Theatre de Londres, par un « super-groupe » à la Crosby, Stills,
Nash & Young, formé à l'initiative de Kevin Ayers, l'ex-bassiste de The Soft
Machine. En plus de Brian Eno, fraichement échappé de Roxy Music, et de John Cale
et Nico, deux survivants de l'époque warholienne du Velvet Underground, on retrouve parmi
les musiciens rien de moins que Robert Wyatt et Mike Oldfield. Pas de la petite bière !
De cette joyeuse bande, Kevin Ayers, l'initiateur du projet, reste aujourd'hui la figure la moins
connue. Il fut pourtant l'un des membres fondateurs de The Soft Machine, avec le
batteur et chanteur Robert Wyatt. Après avoir joué sur Volume
one (1968), le premier album de cette formation d'avant-garde qui tentait de marier jazz et
rock psychédélique, Ayers décide de se lancer en solo. Il sort quelques
disques bien accueillis par la critique mais qui ne rencontrent, le plus souvent, qu'un
succès commercial mineur.
Pour son quatrième album, Confessions of Dr. Dream and other stories (1974), il
invite Nico à venir poser sa voix caverneuse sur un morceau expérimental de
dix-huit minutes (en fait toute la seconde face du LP), caractéristique de son univers.
L'idée germe ensuite chez Ayers de proposer à l'ex-muse d'Andy Warhol de le
rejoindre sur scène à l'occasion d'un des concerts de sa tournée. Lorsqu'il
lui en parle, elle vient tout juste de terminer The end, son premier album
pour Island. Son producteur n'est autre que John Cale, un de ses anciens comparses du
Velvet Underground, qui est aussi l'un des principaux modèles de Kevin
Ayers (il imite jusqu'à son timbre de voix...). De fil en aiguille, Cale se retrouve
également invité à ce concert. Il accepte et embarque avec lui Brian Eno,
dont il est à l'époque inséparable (Eno joue sur ses albums solos et il lui
rend la pareille...).
Le groupe Ayers, Cale, Eno & Nico, ou plus simplement « ACEN », voit le jour. Une
semaine de répétitions plus tard, trois mille spectateurs massés au Rainbow
Theatre sont prêts à le découvrir sur scène. Malgré un incident
survenu la veille du concert (John Cale aurait surpris sa femme au lit avec Kevin Ayers...), le
show aura bien lieu. Cale est pro et respecte ses engagements contractuels. Il est toutefois
évident qu'aucune forme de suite ne pourra être envisagée entre ces
deux-là... En tout cas pas dans l'immédiat. ACEN ne sera donc que le groupe d'un
soir. Mais quel soir !
Le concert s'ouvre par Driving me backwards et Baby's on fire, deux titres
tirés de Here come the
warm jets, le premier album solo de Brian Eno. C'est un bonheur rare d'entendre le
fougueux producteur chanter en live, tant il a été avare de tournées dans sa
carrière post-Roxy Music. John Cale lui succède ensuite au micro
avec Heartbreak Hotel, une reprise méconnaissable d'Elvis
Presley ; méconnaissable car il n'en garde que les paroles et les plaque sur un
tempo lent et des orchestrations austères à même de souligner tout le contenu
tragique du texte (« I'm so lonely I could die »). C'est ensuite au tour de
Nico de glacer l'assemblée avec The end, sa reprise bouleversante des
Doors déclamée de sa voix d'outre-tombe et seulement soutenue par
un orgue lugubre.
La seconde face du LP comprend cinq titres de Kevin Ayers, dans un registre finalement assez
proche de ce que fait John Cale en solo. Les différents membres d'ACEN, mais aussi Robert
Wyatt, Mike Oldfield et The Soporifics, le backing-band officiel d'Ayers, vont
et viennent en fonction des morceaux... Jusqu'au final, Two goes into four, qui les
rassemble tous.
En plus de proposer le plaisir extrêmement rare d'entendre Brian Eno chanter en live,
June 1, 1974 permet de découvrir en Kevin Ayers, par le biais de titres comme
May I ? (partiellement chantée en français) et Stranger in blue suede
shoes, un artiste doué, attachant et qui mérite au moins autant que les autres
prestigieux protagonistes qu'on fouille sa (riche) discographie.
Les limitations techniques de l'époque, liées au support vinyle, n'ont
malheureusement permis d'inclure sur le LP que neuf titres joués ce soir-là.
D'autres, comme Buffalo Ballet de John Cale, ou l'adaptation de l'hymne national
allemand par Nico seule à l'orgue, ont été omis. Island Record avait en
effet jugé qu'une sortie sous la forme d'un double-album risquait de ne pas être
rentable. On attend donc avec impatience une réédition CD digne de ce nom,
remasterisée et qui comprendrait l'intégralité de ce concert à tous
points de vue exceptionnel.
C'est le moment. Un sac à dos, des envies plein la tête, une évasion, sans
doute. Un café noir servi dans un mug, la route juste en face, derrière la
fenêtre. La serveuse aux fortes hanches lâche une blague, c'est le moment de sourire
poliment. Régler cette boisson chaude et ce petit déjeuner gras et sucré.
C'est le moment. Le reste, c'est dehors, c'est demain que ça se passe. Une nouvelle ville
pour une nouvelle vie.
Cela fait déjà plusieurs jours que je suis sur la suite. J'ai rencontré un
type un peu bizarre qui m'a conseillé de changer de route, pour voir l'endroit où
il a grandi. "La petite ville la plus charmante du monde", m'avait-il soufflé. Un endroit
paumé à la lisière d'une grande forêt, à l'est, avec une jolie
petite rivière. Il avait raison, ce type. De là-bas, j'ai pris en stop une
mère de famille et son fils, dont la voiture avait rendu l'âme. Je lui ai dit que je
n'y connaissais rien en mécanique, ce qui est vrai, puis je l'ai déposée
dans la ville suivante. Pour me remercier, elle m'a laissé un bouquin que je n'ai toujours
pas lu. Je préfère ne pas le lire : si je découvre quelle histoire il
raconte, le cadeau qu'il représente perdra tout son charme, et je me retrouverai
probablement avec le goût amer d'une fin bâclée, ou quelque chose dans le
genre.
Je suis remonté au nord. Je me suis arrêté trois nuits à
Omaha. Non pas qu'il y ait grand chose à y voir ; j'étais fatigué,
j'en avais marre de rouler et j'avais envie de me poser quelque part, pour observer les gens,
voir ce qu'ils fabriquaient. Trouvé un diner décent, retirer des sous quelque part
aussi. J'en ai profité pour me poser dans un endroit où ils louaient leur connexion
internet pour quelques dollars. Trop de mails. J'ai vite levé l'ancre, ce n'est pas pour
ça que j'ai entrepris ce voyage. Vers le sud. J'ai encore roulé avant de
m'arrêter dans une autre ville. J'ai préféré l'hôtel au motel,
pour une fois. Puis j'ai voulu prendre une bière ou deux, dans un bar, sur Sullivan
Street. Une bière un peu trop tiède, qui allait avec l'ambiance
échauffée.
J'ai commencé à parler avec une fille qui venait de Baltimore. Mignonne,
déjà prise. Quand elle m'a demandé d'où j'étais, après
avoir remarqué que j'avais un accent, je n'ai rien pu lui répondre. J'ai
préféré lui demander où je devais aller, c'était plus
important. Elle a éclaté de rire, ce qui fit grogner notre voisin de droite, un
grand motard barbu un peu louche. Elle m'a laissé son e-mail, mais depuis, je ne l'ai
jamais recontactée. Elle ne se souvient sans doute pas de moi, et puis ce n'est pas
important. Ces gens-là doivent rester dans nos souvenirs, pas ailleurs. Je me souviens
d'un truc : lorsque je lui ai demandé comment c'était ici, dans sa ville
d'adoption, elle me répondit dans un sourire : "Round here ? We all look the
same".
Elle avait trouvé ma question un peu étrange. Moi, je me souviendrais toujours de
ce mois d'août. Et de tout ce qui a suivi après. La vie n'a plus été
la même.
Une légende tenace de la mythologie rock voudrait qu'en 1976 (à peu près...) une
bande de petits jeunes ait balayé l'ancienne génération des années 1960 et
1970 pour revenir aux bases, et plonger le binaire dans un salutaire bain de jouvence
anarchisant. On appelle ça le punk, ou, quand on se veut plus neutre ou plus
général, la new wave. Cette histoire a bien sûr, sa part de vérité :
nouvelle vague il y eut, nouveaux groupes, nouvelles têtes... inutile de citer les quelques
dizaines de noms qui le mériteraient !
Ce qui est faux, c'est de penser que l'ancienne génération, dont les
représentants avaient souvent deux ou trois ans de plus que les "jeunes" en question, se
retrouva subitement à terre, ou, piquée par une mouche tsé-tsé, s'endormit
soudain dans le long sommeil des années 80. Quelquefois précurseurs de la new wave, les
dinosaures furent rarement indifférents à son égard, et s'efforcèrent
d'intégrer ses nouveaux codes, pas facilement définissables, à leur propre
démarche : ses instruments, sa violence inhérente, sa prétendue simplicité et
ses coups fourrés.
Cette playlist, qui mêle volontairement l'essentiel et l'anecdotique, se veut un petit
aperçu de quelques années d'échanges vigoureux entre deux générations
qui, en réalité, avaient beaucoup à apprendre l'une de l'autre et ne s'en sont pas
privés.
1 Ian Matthews : "I Survived The 70's" (Spot
Of Interference, 1980)
Une petite bizarrerie pour démarrer, mais ô combien emblématique. Ian Matthews
apparaît au tournant des années 60 et 70. Il enregistre une série albums de folk
minutieusement arrangés, tel que l'excellent If You Saw Thro' My Eyes (1971) puis
s'enfonce dans une durable discrétion. Ce cri du coeur, qui ouvre le très surprenant
Spot Of Interference, montre qu'on peut à la fois échapper à l'overdose,
à l'encroûtement et au succès.
2 David Bowie : "Beauty And The Beast"
("Heroes", 1977)
David Bowie profita de la vague punk à Londres pour quitter l'Angleterre et enregistrer sa
fameuse trilogie berlinoise, commentaire dandyesque et éminemment personnel des changements
qui avaient cours dans la musique d'alors. C'est sans doute le deuxième volet de la
série, ouvert par ce titre torturé, qui s'avère le plus brutal. Dans l'orchestre,
on retrouve un certain Brian Eno et un certain Robert Fripp , architectes discrets de cette new
wave des vieux dont nous reparlerons.
3 The Walker Brothers : "Nite Flights" (Nite
Flights, 1978)
S'il en est un que ladite trilogie berlinoise ne laissa pas indifférent, c'est bien Scott
Walker, qui profita du laps de temps entre "Heroes" et Lodger pour caser quatre
compositions révolutionnaires sur Nite Flights, dernier album de son encombrant
trio de faux frères. Lui qui deux ans à peine plus tôt entonnait des romances pour
ménagères, profita de l'air du temps pour laisser s'épanouir ses inspirations les
plus dures, les plus avant-gardistes. Comme en témoigne la disco glaciale de se morceau
éponyme.
4 Iggy Pop : "Nightclubbing" (The
Idiot, 1977)
Bowie (encore) joue ici le rôle de producteur ange gardien auprès d'Iggy Pop. En
voilà un qui portait alors un certain poids sur ses épaules : contrairement aux Who et
autres Rolling Stones, l'iguane était vénéré par les punks, en vertu de sa
participation aux Stooges, groupe anti-establishment qui avait eu le bon goût de se
séparer. Si l'on apprécie aujourd'hui les audaces dépouillées de The
Idiot ou Lust For Life, on oublie que ces albums suscitèrent en leur temps au
mieux de l'incompréhension, au pire du mépris. Un certain Philippe Manoeuvre alla
jusqu'à écrire, en substance, qu'Iggy Pop aurait mieux fait de mourir d'overdose
plutôt que d'enregistrer des disques pareils...
5 Lou Reed : "Disco Mystic" (The Bells,
1979)
Autre référence des punks grâce à un autre groupe défunt, Lou Reed passa
magistralement juste à côté de la new wave. Après un bel album de chroniques
new-yorkaise (Coney Island Baby, 1976) il enchaîna les disques honnêtes,
remplis de propositions intéressantes, mais où ne manquait pas de poindre une tenace
ironie envers les goûts de son temps. Ce morceau bruitiste, dont on ne comprend pas bien ce
qu'il est censé moquer ou célébrer est un exemple frappant de cette bizarre
attitude.
6 John Cale : "Helen Of Troy" (Helen Of
Troy, 1975)
L'ancien acolyte de Lou Reed au sein du Velvet Underground avait pour sa part un temps d'avance.
Et tous ses disques de l'époque s'imposent comme des commentaires savants et
déchiquetés des innovations que concoctaient les punks de New York. Pour preuve cette
étrange "Helen Of Troy" dont les cuivres semblent claironner l'arrivée d'une nouvelle
ère.
7 T. Rex : "Dandy In The Underworld" (Dandy
In The Underworld, 1977)
Marc Bolan, lui, voulut à tout prix être le "parrain" des petits jeunes. Après
quelques années de défonce désastreuse, au moins sur un plan artistique, il
décida que sa formule de toujours (rock'n roll, poésie loufoque et arrangements
acidulés) ne méritait qu'un tout petit lifting pour pouvoir être à nouveau
présentable. Une vidéo de la BBC le montre en train d'interpréter ce morceau, en
compagnie de groupes comme les Stranglers, qui n'étaient pas loin de l'adouber... Mais un
accident de voiture fatal interrompit tragiquement ce retour.
8 King Crimson : "Frame By Frame"
(Discipline, 1981)
Quittons ces artistes hautement symboliques de la mythologie rock pour nous intéresser
à ceux qui étaient censés tout perdre : les groupes et artistes dits
"progressifs", adulés des étudiants hippies, et dont les punks remettaient le
règne en question. Robert Fripp n'est pas vraiment du genre à faire des morceaux de
trois accords, mais il sut saisir quelques sonorités nouvelles suffisamment motivantes pour
relancer son combo, dissous après le respectable, mais assez ennuyeux Red (1975).
Cette nouvelle équipe (Tony Levin, Bill Bruford, Andrian Belew) sonne ici presque comme du
Police... en un peu plus radical.
9 Peter Gabriel : "No Self Control" (Peter
Gabriel, 1980)
Peter Gabriel n'eut pas de trilogie a son actif, mais carrément une tétralogie d'albums
portant tous le même titre minimaliste : "Peter Gabriel". Le plus "new wave" est
probablement le troisième, avec des participants tels que les susnommés Fripp ou Tony
Levin, mais aussi de toutes jeunes découvertes comme Paul Weller des Jam ou Dave Gregory
d'XTC. L'ex-chanteur de Genesis n'était alors pas très à l'aise dans ses baskets,
comme le montre ce sombre autoportrait.
10 Peter Hammill : "Stranger Still" (Sitting
Targets, 1981)
Vieil ami dudit Gabriel, qui participa à cette épopée tétralogique, Peter
Hammill quittait pour sa part le discret Van Der Graaf Generator, sorte d'écho britannique
et anarchisant à Magma. En solo, il montre lui aussi une prédilection marquée pour
l'introspection, comme dans ce morceau, qui retient de la new wave le mariage du chaos et de
l'ascèse... jusqu'à l'entropie.
Par un cheminement inverse, ces Allemands, autrefois spécialistes des albums instrumentaux
avec une piste par face, décidèrent de mettre de l'eau dans leur krautrock, et
d'adopter un format plus "radiophonique". On découvre avec jubilation leur voix de canards
et leur sens du riff sur ce beau morceau qui ne dure en effet que treize petites minutes.
12 Kraftwerk : "Das Model" (The
Man-Machine, 1978)
Issus du même mouvement, les "robots" de Kraftwerk allèrent plus loin dans la
démarche en composant ce futur classique, annonçant directement à peu près
tout ce qui allait se passer du côté de l'electro-pop dans les années 80, de
Depeche Mode à Nine Inch Nails.
13 Mike Oldfield : "Family Man" (Five Miles
Out, 1982)
Même Mike Oldfield, malgré son mépris pour ces punks incapables de lire une
partition, se frotta alors à des formes plus nerveuses, comme ce morceau, osé sans
être révolutionnaire, où la saturation des guitares côtoie de bizarres
claviers bubblegum.
14 Manfred Mann Earth Band : "Hollywood Town"
(Angel Station, 1979)
Au chapitre des premiers pas de l'electro, il serait juste de citer un peu plus souvent ce
claviériste surdoué qu'est Manfred Mann. La fin des seventies le vit lui aussi
abandonner les morceaux à rallonge pour revenir à la pop plus pure qu'il pratiquait au
cours de la décennie précédente. D'où cet élégiaque "Hollywood
Town", dont les soudaines nappes de synthétiseurs préfigurent éloquemment le
trip-hop.
Pendant ce temps, en France... il ne se passait pas grand chose, car les rares groupes de punks
étaient complètement éclipsés par Téléphone auprès du grand
public. Thiéfaine, qui, se disait trop jeune pour être hippie et trop vieux pour
être punk, sut néanmoins s'approprier complètement le mouvement britannique, le
temps de deux ou trois albums mémorables baignant dans une mélancolie post-adolescente.
16 Jacques Higelin : "Dans mon aéroplane
blindé" (Champagne pour tout le monde, 1979)
A écouter le fameux diptyque d'Higelin à la même époque (Champagne pour
tout le monde, Caviar pour les autres), on entend bien que lui aussi laisser
traîner ses oreilles du côté de l'Angleterre furibarde. Si le vague à
l'âme n'est pas toujours absent de ces albums, ce n'est certainement pas le cas sur ce
morceau, où le chanteur s'envole dans un délire haut perché...
17 The Kinks : "Give The People What They Want"
(Give The People What They Want, 1981)
Minés par l'échec commercial de leurs concepts albums à répétition des
seventies (Muswell Hillbillies, Preservation Act II...), les Kinks
essayèrent de revenir à une forme plus directe, qui avait fait le succès leur
succès au début des sixties. La démarche s'avéra payante puisque le pourtant
médiocre "Superman" (single issu de Low Budget), cartonna au box-office.
L'épisode inspira à Ray Davies, sur l'album suivant, cet hymne
mi-dégoûté, mi-cynique à l'opportunisme garage... Il n'y eut dès lors
plus grand chose à attendre des Kinks.
18 Wings : "Spin It On" (Back To The
Egg, 1979)
Pas sûr que Paul McCartney ait très bien compris ce qui se passait, mais ce
débordement soudain de violence a le mérite d'être drôle. Et de rappeler que
son auteur écrivit autrefois un morceau intitulé "Helter Skelter". A la guitare, le
type qui s'énerve s'appelle Pete Townshend.
19 Brian Eno : "By This River" (Before And
After Science, 1977)
Bien moins furieuse, cette mélodie entêtante et mélancolique d'Eno synthétise
à sa manière l'air du temps : arrangements électroniques, discours musical
épuré à l'extrême et puissance évocatrice nouvelle. Un classique de pop
abstraite.
20 Neil Young : "Hey, Hey, My, My (Into The
Black)" (Rust Never Sleeps, 1979)
Terminons par le morceau qui restera sans doute le plus important de cette sélection. Dans
"Hey, Hey, My, My", Neil Young s'offre un parallèle osé entre la mort d'Elvis et
l'avènement de Johnnie Rotten (qui fondait à l'époque Public Image Limited). Non
content de tout comprendre au punk, il en profite pour annoncer un genre qui allait naître
une bonne décennie plus tard : le grunge. Kurt Cobain le comprit bien et lui laissa, dit-on,
un triste hommage en citant quelques paroles de la chanson sur une feuille de papier avant de se
donner la mort.
Il y a les héros que l'on nous inflige puis ceux que l'on choisit. Les héros par
obligation dès la prime jeunesse sont ceux débités par le tube cathodique
à grands renforts de clips mongolisants et de marketing frisant le
proxénétisme. Puis viennent les héros qu'on se crée, qui forgent des
allégories que l'on s'empresse de punaiser sur la porte des toilettes. Assis sur mon
trône, les yeux bouffis et la tête encore en mode couette, je dévisageais
alors ce poster de Blackie Lawless se frottant la scie ornant son attribut masculin. J'avais
comme un soupir qui sortait d'entre les ratiches, puis me venait le refrain d'Animal (Fuck
like a beast). Je l'avais dégoté mon héros.
Pourquoi W.A.S.P. reste-il encore aujourd'hui mon groupe fétiche, celui par lequel je
passe invariablement chaque semaine au moins le temps d'un ou deux titres ? Point évident
de définir pourquoi telle ou telle chose vous attire l'oreille. Nous entrons dans les
sphères complexes de son propre (bon) gout et la démonstration aurait de quoi
ennuyer nos lecteurs qui, je le sais, préfèrent lutiner de la secrétaire
plutôt que de lire mes épanchements puérils. Il faut avouer que l'acceptation
fut totale, immédiate. A peine ais-je tiqué sur Still not black enough,
à peine me suis-je ennuyé sur le lourd dyptique Neon God (amour quand tu
nous tiens, tu pardonnes tout...).
Non, la médiocrité, je la tolérais, car pour ces quelques faux pas, combien
de ravages, combien d'heures passées à écouter, enceintes vrombissantes, ces
innombrables brulots, ce déchainement de heavy bouillant, ces merveilles sales,
Å“uvres d'un Steve Duren qui hurlait ses vulgarités à qui voulait bien
l'entendre et le supporter. Qui peut s'enorgueillir d'avoir provoqué la création
d'une ligue de protection de l'enfance (PRMC) avec pour présidente Tipper Gore, la propre
femme de l'illuminé des phoques sur glaçons ?
Manson peut jouer la provoc', il arrive bien tard et n'aura fait que refourguer les mêmes
vieilles ficelles utilisées alors par W.A.S.P. Blackie Lawless comprit rapidement que la
musique se devait d'avoir un pendant visuel, une image qui choque, qui fasse parler. Pas
sûr qu'il pensait attirer autant de réactions, mais il parvint intelligemment
à offrir à W.A.S.P. un aspect théâtral qui fit beaucoup pour la
reconnaissance du groupe.
La provoc', ça se travaille, mais ça ne suffit pas à établir une
carrière, il faut la construire sur de bons morceaux, il faut que visuel et audio ne
fassent qu'une seule entité. Et c'est heureusement par le volet musical que W.A.S.P. a
fait très fort.
Avec ce premier album en 1984, Lawless n'épargne rien, une bonne couche de
vulgarité pour attirer le jeune en quête de salace dans sa vie trop fade, et une
batterie de tubes en puissance pour le convertir totalement. Si les garants de la protection de
l'enfance verront là-dedans le temple du foutre et de la dépravation, il faut
chercher la vraie faute de gout dans la seule reprise de l'album, soit Paint it black,
ni indispensable ni à la hauteur de l'original. Mais oubliée cette coquille, l'on
entre dans le plus jouissif des bordels, pléthore d'hymnes métalliques qui vous
transcendent. Rien ici n'a vieillit, tout crame, tout pue. Comment parler de glam rock lorsque
Lawless, déjà très en voix, crache ses répliques avec une tonne de
perversité en bonus, l'entendre haranguer qu'il fuck like a beast après un
démarrage pied au plancher anthologique, aborder un Hellion superbement
nauséeux, nous gratifier de sa L.O.V.E Machine dantesque.
Lawless a l'art du refrain qui plie en deux, de l'air qui va se graver entre les cervicales en
deux secondes chrono, pas de temps mort, on va à l'essentiel, on emballe le client, on le
fait sien. Il faut voir comment notre grand bonhomme martyrise sa basse tout en psalmodiant
à qui mieux mieux qu'il voudrait être quelqu'un, qu'il a soif de sang et de biftons,
la tendance pressée, la tension explosive. Si jouissif que ce premier disque peut
être perçu comme un concept à part entière, une entité qui
craque sous la pression de fluides douteux, de fiel et de soufre. Lawless avait d'autant plus de
matériel pour alimenter son musée des horreurs qu'il avait dégoté
Chris Holmes, doué sans être un guitariste prodige, mais ayant l'état
d'esprit parfait, soit déglingué et le mauvais gout très sur (son retour
chez W.A.S.P. en 1997 coïncidera de fait avec le bien gore K.F.D.).
Blackie crache sur tout, n'aime pas la politique, refuse le conformisme, choque les consciences,
insuffle de la colère dans son apparente provocation risible. Il se fait le
défenseur de la jeunesse incomprise et paumée américaine, qui se doit de
prêter allégeance chaque matin à des lois qui ne lui correspondent en rien.
School daze est assez clair, lorsque Blackie scande "I pledge no allegiance and I
bet, they're gonna drive me crazy yet, nobody here is understanding me". Personne ne me
comprend mais ça me convient aussi, quoi de mieux pour envenimer les esprits de gosses
alors en pleine adolescence rebelle.
Dans cet ouragan de fureur, il ya bien cette accalmie qu'est Sleeping (in the fire),
merveilleuse power balade, chantée par un Blackie qui grave par la même occasion son
patronyme dans le registre des plus grands chanteurs de heavy. Single en puissance, pas putassier
mais simplement prenant. Même le solo en conclusion n'en fait pas des tonnes et reste d'un
excellent niveau. Holmes, avant de virer gros alcoolique avait du bagage incontestablement.
Ce premier album n'est rien de moins qu'un gigantesque défouloir sonore, un poing dans la
gueule d'une violence et d'une conviction encore inoubliable aujourd'hui. On pourra lui
préferer le plus policé The last command, le heavy plus propre de The
headless children, ou le sommet indépassable qu'est The crimson idol, on pourrait...
Mais telle bombe ne peut que sortir du placard de temps à autre, il irrite le tympan et
fait bander les muscles, il excite, il fait vibrer, il dérange le palpitant aussi surement
qu'une prise de coke. W.A.S.P. a posé là un jalon brûlant qui n'est pas
prêt de refroidir.
Ici à la rédaction, on a toujours cultivé une certaine tendresse à
l'égard de A-Ha. Non pas que ce soit le groupe le plus avant-gardiste que la terre ait
jamais porté, mais ils ont au moins le mérite d'avoir foutrement bien
troussé quelques perles pop au cours de leur carrière, sans véritablement se
casser la gueule. En tout cas jusqu'en 2009. Car je vous l'annonce aussi simplement que cela :
Foot Of The Mountain est sans doute le plus mauvais album de la discographie du groupe
(il en fallait bien un) et peut du coup se targuer d'être l'une des plus grosses
déceptions de cette année 2009.
On ne sait pas trop ce qui leur a pris. J'avais trouvé Analogue vraiment
bien fichu (c'est même un album que j'écoute encore régulièrement), et
depuis leur retour au début des années 2000, les livraisons du trio
norvégien étaient en générales plutôt bonnes et heureusement
bien différentes de leurs disques des années 80. Contrairement à certains de
leurs confrères musiciens des eighties, A-Ha n'a en effet jamais
véritablement succombé à la tentation de la copie conforme de leurs premiers
tubes : l'âge aidant, les trois Scandinaves ont fait évoluer le style de leur
groupe, et c'était tant mieux. Et là, catastrophe : d'un coup, d'un seul, alors que
Magne Furuholmen a sorti deux très bons albums sous son propre nom et que
l'écriture de Morten Harket semble s'améliorer d'album en album, nos trois
comparses ont finalement décidé de laisser la main à Pal Waaktaar-Savoy,
comme au bon vieux temps. Et le résultat est franchement plutôt mitigé.
Le but était simple : refaire du Scoundrel Days,
rien que ça. Seulement, refaire de la synth-pop à la fin des années 2000,
ça ne s'improvise pas, et il aurait fallu sans doute convoquer quelqu'un de
réputé pour co-produire l'album sans que le résultat soit ringard. Car
ouais, là, on tutoie carrément la ringardise, et c'est fort triste pour un groupe
si emblématique. Riding the crest paraît aussi ridicule que daté,
mais ce titre est également disputé par Sunny mystery ou encore What
there is. Très franchement, même si les mélodies ne sont jamais
foncièrement mauvaises, on se retrouve parfois désarçonné par la
qualité de la production, qui parait quasiment bâclée sur ces dix petits
titres. Le single Foot of the mountain s'en sort bien, mais on ne peut pas en dire
autant du reste. Qui plus est, et c'est une véritable cerise pourrie sur ce gâteau
trop sucré, un certain nombre de mélodies sont honteusement
récupérées du dernier album de Magne Furuholmen, A dot of black in the
blue of your bliss... un procédé tout bonnement scandaleux !
A-Ha est donc tombé dans l'écueil de la récupération made in
80's à laquelle ils avaient réussi à échapper jusque là.
Et surtout, ils y succombent bien après toute la vague revival du début de
cette décennie, ce qui constitue tout de même un comble ! On espère vivement
que Harket, Furuholmen et Waaktaar-Savoy redresseront la barre et que cette manie de la
composition synthétique n'était qu'une mauvaise passade, une sorte de madeleine de
Proust bien mal digérée qui ne rend absolument pas justice au talent pourtant
considérable de ces trois auteurs-compositeurs. On passera bien vite sur cette zone un peu
honteuse de la discographie du groupe norvégien, car on sait qu'ils sont capables de faire
bien mieux que ça, sans même se forcer beaucoup plus. A oublier !
Quand on y prête attention, cela ne fait pas si longtemps que ça que Chris Corner a
laissé tomber l'aventure Sneaker Pimps pour entamer son projet solo I Am X, qui
n'était sensé être qu'un projet temporaire, finalement muté en une
véritable oeuvre musicale. Cinq ans, c'est assez peu ; et pourtant, au cours de cet
interval temporel, Chris aura réussi à se rendre relativement crédible dans
le petit monde indépendant de l'Europe, sillonnant la moitié du continent pour
proposer des concerts originaux et emblématiques.
Si Kiss +
Swallow avait l'avantage de surprendre et de poser le décor, The
alternative avait été particulièrement décevant, en
particulier pour sa récupération de vieux morceaux des Sneaker
Pimps et pour sa difficulté à rebondir. Mais ce coup-ci, on peut dire que
Chris Corner transforme l'essai pour de bon ; on peut maintenant affirmer sans rougir qu'I Am X
possède une identité et un style reconnaissables entre mille, qui ne sont pas
prêts d'être singés. Et surtout, Chris s'est enfin démarqué des
thèmes un tant soit peu adolescents qu'il trimbalait depuis le premier album, entre
recherche de la sexualité, malaise quasi-indochinois et autres bévues stylistiques.
S'agirait-il ici du fameux "album de la maturité" qu'on nous dégueule à
toutes les sauces ? On n'en est pas loin...
Le moins que l'on puisse dire, c'est que Kingdom of welcome addiction est plus
mûr, plus adulte. Chris reste en proie à ses démons personnels, mais on
retrouve presque l'ambiance qui prévalait sur le Splinter des Sneaker Pimps :
quelque chose de pesant, de sincère et également de plutôt
expérimental. Exit les gros beats qui tachent et les mélodies convenues, Chris
Corner a ici pris la peine de développer des ambiances sans forcément essayer de
faire danser à tout prix. Du coup, l'électro parfois simpliste des premiers albums
a laissé la place à une production plus fouillée et bien plus
épidermique. Sue Denim des Robots in Disguise est moins présente,
et du coup on a droit à un duo avec Imogen Heap (ex-Frou Frou) sur My
secret friend. Le single Think of England tire instantanément son
épingle du jeu avec un gimmick immédiatement mémorisable, résolument
entêtant. Qui plus est, la plupart des compositions semblent se recentrer sur l'utilisation
(parfois spartiate) du piano, comme Kingdom of welcome addiction, le morceau titre, ou
encore Running, qui clôt l'album avec délicatesse, mais sans pathos
exagéré.
Quelques morceaux plus dansants s'inclinent devant la prédominance de la basse, notamment
le très froid You can be happy au titre presque ironique. Dans l'ensemble, les
morceaux sont peut-être moins immédiats et demandent plusieurs écoutes avant
d'être assimilés, mais on peut vraiment se réjouir de l'évolution
musicale de Corner, qui joue encore un peu avec les canons d'une certaine new wave du
début des années 80, tout en plantant les graines de son propre univers. Non
vraiment, Kingdom of welcome addiction semble clore avec brio le chapitre des trois
premiers albums, et permet d'ores et déjà d'appréhender l'avenir avec un
bagage serein. On peut maintenant faire confiance à Corner pour mener à terme son
projet musical : le navire est à flot et ne souffre d'aucune avarie.
Si y a bien une chose pire que de mal bouffer au restaurant, c'est bien celle de trouver de la
bouffe acceptable mais tentante, à foison et pour pas cher ! Résultat : lorsque mon
appétit est vorace, j'annihile en moi toute conscience gastronomique afin de me laisser
aller à mes plus bas instincts de prédateur carnassier, je me noie l'estomac
à force de me flatter le palet et finis la soirée la tête dans les vapes et
la panse dans les talons, jouant aux montagnes russes ! Pour peu qu'on ait forcé sur
l'apéro, c'est le retour assuré, estomac dépassé, foie
fatigué, crane explosé... et le dégoût qui va avec ! Radio Moscow,
c'est bon, mangez-en ! Mais priez haut et fort mes biens chers frères, car l'indigestion
vous guette ! Bref les excès sont nuisibles, sachons-le.
On attendait depuis quelques temps déjà le successeur du premier album
éponyme du duo bluesy-psychédélique originaire d'Iowa (bien qu'étant
réellement un trio sur scène lorsque Keith Rich rallie le groupe derrière
les fûts, en studio, le jeune Parker Griggs s'occupe de la guitare et joue également
les pistes de batteries tandis que son comparse Zach Anderson tient la basse, ce qui, à
mon avis est bien le signe d'un ego démesuré et risque de provoquer quelques
surenchères de la part du bonhomme). Premier album donc produit par Dan Auerbach des
Black Keys et distribué par Alive Records sur lequel sont
également signés The Buffalo Killers, Brimstone
Howl ou Hacienda par exemple. Sacré carte de visite me
direz-vous...
Mais pour ce second album, ces deux jeunes présomptueux ont voulu se la jouer solo pour la
production. Exit donc le grand manitou du revival blues qui gratte et qui dégomme, aussi
bien les tympans que les synapses. Du coup, on est bien loin du son rugueux-binaire-racé
que le groupe avait mis en place.
Brain cycles, c'est un peu comme une petite soirée au mexicain, genre grande
chaine internationale qui ne fait pas dans la dentelle, sauce au fromage figée sur vos
nachos ; le McDo des burritos et fajitas en somme. On sait qu'on à la dalle, qu'on
boufferait la carte entière, même en commençant par la glace au mezcal ; on
commande, on dévore, on fait l'animal et puis... Et bien, malgré nous, on en
ressort chaque fois en jurant sur tout les dieux de la terre qu'on n'y remettra jamais les pieds,
écÅ“uré ! Sombres paroles d'ivrognes au final parce qu'on y retourne
toujours...
Sans vouloir cracher dans le gaspacho, l'album est coloré certes ! Dans une gamme qui
s'étend du rouge tomate au rouge ketchup... Le son de guitare de Griggs est foutrement
jouissif mais pollué de solos ampoulés, lourds comme du chili con carne,
pâteux, préparés à l'huile de vidange. Même sort
réservé à la batterie, ultra-dynamique et entêtante mais
greffée de solos deep-purpeliens hasardeux et aussi écÅ“urants que de
la purée de guacamole noircie sous le soleil d'Acapulco. Mais bien loin de s'en tenir
là, d'autres artefacts douteux ont été estampiller cet album
déjà suffisamment boursoufflé. Des effets stéréos malsains,
dignes des vieux 4 pistes d'Abbey Road, sont mitraillés tels des épines de cactus
vénéneux - mirages assurés en plein désert en cas d'ingestion - et la
voix, dans un énervement surfait, graille dans un fond de sauce de tabasco calciné.
Mais le pire, c'est que cet album vous accroche comme une incisive sur un poing américain.
Pas moyen de s'en passer et malgré la densité aberrante du son et la
débauche technique des musiciens, on se le repasse encore et encore, jusqu'aux spasmes
annonciateurs de reflux gastriques.
Considéré par beaucoup comme le meilleure guitariste du moment, ma main à
couper que le gamin s'est un peu pris la pastèque et à voulu nous montrer qu'il
avait des cojones. Pour sûr, il en a ! Enlevez les tacos aux champis de l'équation
et ceux-là vous pondront un album parfait...
Jarvis Cocker est fondamentalement un handicapé de la vie, dans le bon sens du terme. Car
lorsque l'on est différent, la seule façon de s'en sortir est d'être plus
intelligent. Cela peut paraître bateau, mais c'est pourtant ainsi que Cocker a pu maintenir
à flot un groupe pourtant condamné dès le départ, et c'est encore
ainsi qu'il peut continuer de publier des disques, seul.
Ou presque, puisque l'on retrouve Steve Mackey de Pulp, déjà
présent sur Jarvis, un
premier album qui présentait un artiste apaisé mais timide, revenant presque en
s'excusant dans un monde de la musique qu'il n'avait pas vraiment quitté ; juste, sa
"boboisation" parisienne était prioritaire. Et, de toute façon, on ne s'attendait
plus vraiment à avoir des nouvelles de Pulp suite à l'exécrable We love
life. Après tout, le chef-d'Å“uvre This is
hardcore était là pour la postérité, et personne ne voyait
vraiment Jarvis Coker en solo.
De fait, son premier album solo, sans être vraiment mauvais, n'a guère
soulevé l'enthousiasme. Il y avait bien quelques passages agréables, mais,
déjà, l'on sentait que la décadence bobo commençait à foutre
en l'air l'un des plus grands trésors cachés de la pop anglaise, le pourfendeur
sans appel de Suede et de Blur (d'Oasis,
aussi, mais tout le monde pourfend Oasis, alors cela ne compte pas). Certes moins minable que
We love life, mais quand même très dispensable, suffisamment pour penser
que l'incartade en resterait là ; sauf qu'entre-temps Jarvis a divorcé.
Car la femme moderne a beau être acéphale et incapable de tenir une maison, elle a
au moins le mérite de briser le coeur de nos musiciens préférés, qui
n'ont d'autre alternative que de sortir un album écrit dans le ressenti. De la
destruction naît la création (Johnny Rotten), et J.C. de nous pomper la
jaquette du Lodger de Dieu pour un album rock plein de promesses. Sauf que les choses se
compliquent, en effet, la galette présentant deux défauts pour le moins
rébarbatifs.
Premièrement, tout dans cet album semble relever de la bande-annonce. Les compositions
sont là, mais les musiciens, et la production en général, semblent
volontairement lever le pied. Prudence, croit-on entendre chuchoter un Jarvis en
pantoufle, prudence, il ne faut pas tout leur donner de suite. Mes disques ne me rapportent
rien, alors il faut que les gens viennent payer leur place de concert trop chère.
Certes, la dernière phrase est peut-être éxagérée, mais
globalement, c'est l'impression que cela donne : l'album est un avant-goût aux concerts.
Sauf que le second problème peut potentiellement être décisif quant à
un refus, à savoir que les clins d'oeil à This is hardcore sont
suffisament nombreux pour que l'ombre de ce dernier vienne impitoyablement écraser un
disque qui n'a somme toute pas les moyens de se défendre. Volonté de Jarvis
d'attirer le badaud avec l'un des plus grands albums pop au monde, ou juste un retour vers la
dépression, l'urgence créatrice en moins ? L'un ou l'autre, peu importe, car les
ténébres ont repris leur place sur la platine et que le second effort solo de
Jarvis Cocker a déjà rejoint son ainé sur l'étagère de
l'oubli.
Comme quoi, il faut toujours écouter les conseils du vrai Jésus-Christ :
(Et pour couper court aux critiques : We love life est tellement médiocre que mon
lecteur CD a rendu l'âme durant la réécoute. Dont acte.)
Il n'y a pas 300 disquaires à La Paz, alors il est plutôt rapide de choisir son
dealer privilégié. Humberto me fait toujours un sourire de la taille du canal de
Panama quand il me voit débarquer dans son bouge bien garni. Quatre murs, deux recouverts
entièrement de t-shirts noirs aux armes de la crème du heavy mondial, les deux
autres murs supportant des étagères sur toute la hauteur. Ce diable d'homme arrive
à choper la plupart des nouveautés américaines et européennes en
faisant venir toute sa marchandise depuis l'Argentine, la Colombie ou directement de Miami.
Ce jour-là, je faisais ma petite tournée hebdomadaire lorsque me vint aux oreilles
une sorte de « flamenco metal », un truc si incongru et excitant qu'Humberto, me
voyant en transe devant le bac des occas' sentit qu'il allait faire une vente. «
¿Te gusta ? Es un tema de Ojos de Brujo, pero es una banda francesa que toca, una
canción de su segundo disco, AmÅ“ba. ¿Bonito verdad ? » Tu
parles si c'est bonito, je lui fais dérouler tout l'album, Hacride, je connais pas, disque
sorti en 2007, que c'est intéressant cette petite chose, le reste est tout aussi
écoutable, même si pas aussi formidable. Alors Humberto me fait signe que leur
nuevo disco est sorti, et voyant mes mains agrippées au casque, m'agitant comme
un débile au beau milieu de sa boutique, il me dit en soupirant : Listo, te lo voy a
buscar...
Ce nouvel album se nomme Lazarus et rapidement
pesé/emballé/écouté/réécouté, il m'amène
à une stupéfiante constatation : Si l'avenir de la zizique lourde était en
France ? Non, sans blasphémer ni poussées de chauvinisme, mais
décidément les récentes productions hexagonales sont les rares qui sortent
la tête du tugudu. Gojira bien sur,
Bélénos, Kalisia, Element of
noise (et je ne cite que ceux très récemment écoutés),
voilà que Hacride s'est décidé lui aussi à mettre du vermicelle dans
sa soupe.
Je ne dis pas que ce Lazarus est un bon album, foin de demi-mesure consensuelle et
tiède, Lazarus mes enfants est l'inestimable grand disque de métal qui
tache 2009 ! J'en tire des larmes vous voyez devant un tel effort, c'est-y pas facile de plaquer
un peu de beauté dans le brouillard de merdasse qui englue le genre. Il faut oser remettre
de la vraie barbaque dans les gamelles. Hacride joue désormais dans le registre
“Grands chefs”, et les plats, c'est du quatre étoiles comme je n'en entends
plus que chez Opeth ou Mastodon (notez les brelles que je dois
citer en comparaison, ah dur hobby, Obiwan).
Les membres d'Hacride avaient déjà bien bossés sur
Amœba, encore un peu juste en cuisson, mais prometteur, inventif (cette
reprise fantasque du groupe espagnol Ojos De Brujo !!), les petits qui n'en
veulent quoi. Deux ans plus tard, les jeunes qui avaient les crocs nous ont monté un
Lazarus qui sent le gros sommet du génie, ils épurent les tympans,
nivellent par le haut. Arrangements maladifs, constructions sonores qui crèvent le
plafond. Violence et douceur, faire parler la poudre mais savoir éteindre la mèche
au bon moment. Jetez-vous de fait directement sur la troisième piste qui baptise ce
disque, vous comprendrez ce dont je veux parler.
Hacride n'évolue pas dans un death bas de plafond à la base, ils empruntent
à nombre de chemins de traverse, du thrash au stoner, du doom au progressif. Il est peu
aisé d'avoir une vue d'ensemble du travail du groupe en quelques extraits, c'est foutu
pour le single prémâché de deux minutes car Hacride se plait à
étaler ses connaissances sans jamais faillir, sans rendre indigeste une musique qui
atteint de très hautes sphères.
To walk Among them qui ouvre l'album résume à lui seul ce dont nos
Poitevins sont capables, soit écraser la concurrence avec des musiciens monstrueux de
feeling, un chant brutal et lourd, et des variations rythmiques qui forcent l'admiration.
Passages de la plénitude au tabassage d'une technicité incontestable, sur le cul
votre serviteur. Attention, technique mais surtout sensible, car marier la plus puissante des
compositions à des mises en bouche d'une infinie délicatesse, il faut fermement
croire en soi et en son oreille.
Encore une fois, Hacride n'était en rien condamné à jouer du trombone en
ligue 2, Lazarus atteint une sorte de perfection dans son univers, prodigieusement
puissant, pourvu d'un Bourreau (Samuel de son prénom) qui à l'instar de Gojira a
pris des cours de maintien chez Killing Joke tout en se passant les
intégrales de Tool, Mastodon et Morbid
Angel en boucle. On risquait la copie carbone, on obtient le plus grandiose album de
metal death/extrême/technique de l'année. Quoique le terme "death" est nettement
réducteur et risquerait d'éloigner les allergiques du genre. Et ce serait fort
dommage car Hacride nous offre un vrai travail d'orfèvre qui est à mettre
très loin en avant dans vos préférences de la prochaine décade.
D'ailleurs, Humberto ne me contredit pas, ne se lassant plus d'arguer en toute
tranquillité à chacune de mes visites : "Lazarus es mas que un disco, es una
obra de arte.” Pas moins, pas mieux.
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