A l’occasion de la parution
de “ProspecTic, nouvelles technologies, nouvelles pensées ?” par
Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing - un ouvrage pédagogique et de
synthèse sur les défis des prochaines révolutions scientifiques (Amazon,
Fnac,
Place des libraires) -, il nous a semblé intéressant de revenir sur les enjeux
que vont nous poser demain nanotechnologies, biotechnologies, information et cognition.
Quelles sont les prochaines révolutions technologiques à venir ? Quels défis
nous adressent-elles ?
Les neurosciences et les trois sciences cognitives
Différentes nouvelles sciences se sont développées grâce aux
progrès de l’imagerie cérébrale et au développement des
capacités de simulation apportées par l’informatique : les neurosciences
(l’étude du cerveau), les sciences cognitives (l’étude des fonctions
cognitives) et les sciences de la complexité (l’étude des réseaux
d’éléments interconnectés entre eux, comme par exemple des neurones ou
des fonctions cognitives).
L’imagerie cérébrale nous a permis de mieux comprendre le cerveau. Celui-ci
est constitué d’un ensemble de cellules reliées entre elles. Il est capable
d’évoluer en créant ou détruisant des neurones et des liaisons (on a
découvert récemment que des neurones se créaient dans le bulbe olfactif et
dans l’hippocampe). Le cerveau dispose d’une grande plasticité, c’est
à dire d’une capacité à s’adapter à
l’environnement.
Les sciences cognitives regroupent la part des sciences qui traite de “comment on
connaît”. Elle se trouvent au croisement de trois approches :
- Les sciences cognitives physicalistes s’intéressent au cerveau et à la
façon dont il apprend.
- Les sciences cognitives fonctionnalistes cherchent à simuler les différentes
fonctions sur un ordinateur, indépendamment de ce que l’on connaît du cerveau
physique.
- La cognition située s’intéresse à l’influence de
l’environnement et de la culture sur notre façon d’apprendre.
Trois changements de paradigme
L’imagerie cérébrale a apporté un véritable changement de
paradigme : la capacité à observer le cerveau en fonctionnement. Encore
récemment, on ne pouvait faire que des études post mortem. Avec la
possibilité d’étudier l’activité cérébrale
grâce à une variété de moyens, la compréhension des
phénomènes neuronaux prend un tout autre essor.
Un deuxième changement de paradigme est associé cette fois aux sciences cognitives.
Auparavant, il n’était possible d’étudier les comportements qu’en
prenant le cerveau comme une boîte noire. Un stimulus à l’entrée
devrait produire telle réaction. Mais il existe de nombreuses boucles de
rétroactions dans les réseaux neuronaux. Mieux, l’activité
cérébrale change le cerveau lui-même en créant de nouvelles synapses,
de nouveaux neurones.
Le cerveau a une extraordinaire plasticité qui lui permet de s’adapter aux
événements. Mais la conséquence de cela est qu’un deuxième
stimulus, identique au premier, ne produira pas le même résultat. Le
développement de la simulation sur ordinateur de fonctions cognitives a donné la
possibilité d’étudier l’intérieur de la boîte noire en
permettant de comparer les résultats des fonctions simulées avec ceux des fonctions
cérébrales. Le cognitivisme va plus loin encore en considérant que le
cerveau n’est pas simplement simulable mais qu’il est également lui-même
un système de traitement de l’information (une machine de Turing).
Cette évolution rapide de la connaissance du cerveau et des fonctions
cérébrales a permis de mieux comprendre non pas seulement un objet
extérieur, comme cela a été l’objet principal de la science, mais
d’étudier notre mode de pensée lui-même. La cognition
réfléchie nous permet de nous comprendre nous-mêmes. La philosophie et la
science, qui ont suivi un temps des chemins différents, pourraient de nouveau se
rapprocher. Les sciences cognitives peuvent-elles apporter un fondement scientifique et
même calculatoire de l’éthique et des systèmes de loi ? Une
éthique cognitive ? Ce domaine de recherche est actuellement appliqué aux elfes,
des automates virtuels qui nous aident dans notre vie ordinaire mais qui doivent aussi respecter
des règles – par exemple, savoir à qui diffuser des informations
sur la santé d’une personne. Au-delà de la compréhension, on peut
également imaginer transformer l’homme lui-même : dans ses aptitudes
physiques, ses perceptions, mais également dans ses facultés intellectuelles.
Bien que le transhumanisme soit largement spéculatif, il est d’ores et
déjà possible non seulement de réparer mais aussi d’augmenter
certaines caractéristiques de l’homme. À terme, ces techniques pourraient
conduire à des scissions de l’humanité en plusieurs groupes ayant des
facultés physiques ou intellectuelles différentes.
Encore une fois, il est possible de décomposer les risques selon quatre grands domaines.
Le risque sanitaire
Il faudrait parler principalement ici de santé mentale. Quelles seront les
conséquences sur le long terme des transformations opérées ? On sait
déjà, dans le domaine de la médecine, que l’amputation et la greffe de
membres ont des conséquences fortes sur le long terme. La découverte du marquage
émotionnel aide à comprendre le syndrome de stress posttraumatique.
us avons également appris combien notre cerveau peut être transformé par des
émotions fortes. Quelles conséquences auront sur le long terme des processus de
développements cérébraux allant jusqu’à l’activation de
la neurogénèse ? Le développement de nouvelles facultés se fera-t-il
au détriment d’autres ?
Le risque pour les libertés individuelles
La faculté d’influencer nos capacités cognitives est une porte ouverte pour
des réparations, des améliorations mais aussi des manipulations qui pourraient se
faire à l’insu de la personne ou bien qui lui seraient imposées.
Encadré
Faut-il “transformer” les hyperactifs ?
Aux États-Unis, certaines écoles menacent de renvoyer des enfants qu’elles
considèrent souffrir d’un trouble déficitaire de l’attention avec
hyperactivité (TDAH) s’ils ne prennent pas de la Ritaline, un médicament
psycholeptique. D’un autre côté, 10 % des collégiens et lycéens
américains emploieraient la Ritaline, ou un produit analogue, hors de toute prescription
médicale, afin de mieux réviser leurs examens...
En septembre 2005, un rapport de l’Inserm préconisait un dépistage dès
36 mois des troubles de conduite (comportements colériques et désobéissants)
qui conduiraient potentiellement à une évolution vers des comportements
délinquants à l’âge adulte. Ce rapport a servi de base à un
article allant dans ce sens dans la proposition de loi sur la prévention de la
délinquance. L’article a été supprimé du projet de loi
après que 20 000 scientifiques, pédiatres, pédopsychiatres,
pédagogues et intervenants sociaux eurent signé une pétition contre ce
projet, appelée “pas de zéro de conduite”. Le Comité national
d’éthique a considéré que “la tentation de réduire,
classer et hiérarchiser l’ensemble des dimensions de la complexité des
comportements humains à l’aide d’une seule grille de lecture, et de s’en
servir pour prédire l’avenir des personnes est une tentation ancienne. Certains
pensent aujourd’hui pouvoir tout lire de l’identité et de l’avenir
d’un enfant par l’étude de son comportement, de la séquence de ses
gènes, ou par l’analyse en imagerie de ses activités
cérébrales. L’histoire des sciences nous révèle la
vanité de tenter de réduire à tel ou tel critère la
détermination de l’avenir d’une personne. La médecine doit
d’abord considérer l’enfant comme un enfant en souffrance et en danger,
qu’il faut accompagner, et non pas comme un enfant éventuellement dangereux, dont il
faudrait protéger la société. Nous redisons notre opposition à une
médecine qui serait utilisée pour protéger la société
davantage que les personnes.”
Cette confusion entre trouble de l’attention, hyperactivité, et même
délinquance est d’autant plus dommageable qu’un pourcentage de la population
souffre effectivement de troubles de l’attention (environ 3 %). Lorsque le diagnostic
médical est bien posé, la Ritaline constitue alors une aide très efficace
pour traiter cette pathologie sans réduire la créativité de l’enfant.
Le risque de voir dériver l’usage des technologies
À l’inverse, certains pensent que tous les êtres capables de cognition doivent
être protégés. Ainsi, les sciences cognitives montrent que certaines
espèces animales ont une capacité élémentaire à raisonner, se
remémorer, compter ou encore éprouver des émotions. Les tenants du projet
« grands singes » considèrent donc que la frontière entre humains et
non-humains n’existe plus et qu’il faut donc accorder des droits humains aux animaux
munis d’un système nerveux suffisamment complexe, comme les primates. Des auteurs
célèbres comme Richard Dawkins ou Jane Goodall ont apporté leur soutien
à ce projet.
Avec les technologies d’augmentation, le problème de la liberté cognitive va
se poser de façon de plus en plus urgente. Dans un monde où les moyens de modifier
le fonctionnement de son cerveau se multiplient, comment s’assurer que ceux qui
désirent opérer ces modifications puissent le faire au nom de la
propriété de son propre esprit, tandis que ceux qui désirent éviter
d’opérer certaines modifications se voient protégés ? La personne qui
ne souhaitera pas être transformée, pourra-t-elle encore trouver du travail dans un
monde où une part significative de l’humanité disposerait de facultés
plus évoluées ? Le cas de l’athlète Oscar Pistorius montre que ces
questions ne sont pas aussi futuristes qu’on pourrait le penser au premier abord.
Le risque de déconnexion entre les grandes entreprises et le reste de la
société
Les possibilités de manipulation, qui sont la contrepartie négative des
progrès offerts par les neurosciences et les science