Un triste samedi soir, j'avais renoncé à aller draguer au Macumba, la
discothèque technoïde du coin. Je commençais à me faire un peu trop
mûre pour ce genre de divertissement calibré. De plus, les fringues en lycra
bouloché et l'ombre à paupières mauve n'avaient jamais vraiment mis en
valeur mon genre de beauté.
Le visage nu, je me trouvais donc dans mon salon en compagnie du berger allemand familial et de
Norbert, mon meilleur (et seul) ami. Afin de satisfaire aux exigences culturelles de nos
connaissances bobos – et parce qu'après tout, un peu de vernis
intellectuel n'a jamais nui – nous jetions un œil distrait sur
Arte. Un cookie à la main, je m'immobilisai.
- Regarde, c'est Jarvis Cocker... Le chanteur de Pulp.
J'avais élevé la voix tout en apportant cette précision. Mon berger allemand
frémit des oreilles. Il avait quelques poils blancs sur le museau.
- Tu ne veux pas regarder la rediff de Federer fessant Monfils plutôt ? Je ne vois pas quel
intérêt tu trouves à cette popstar un peu passée.
- Oh, ta gueule, grognai-je.
Il y a bien longtemps que je ne donne plus le meilleur de moi-même avec mon vieil ami. Sur
la forme pourtant, Norbert n'avait pas tort. Car Jarvis appartenait de toute évidence
à la caste des anti-héros. Un archétype de l'intellectuel, pourvu d'une
distinction très victorienne et d'une plume acérée, égaré dans
une ère où les bons sentiments, la négligence vestimentaire et le laxisme
lexical prédominent. Bref, un type qui n'avait pour lui que sa nationalité, car
seule l'Angleterre pouvait l'apprécier à sa juste valeur.
- C'est bizarre comme le cercle se referme, poursuivis-je. Jarvis a retrouvé aujourd'hui
son inspiration parfois défaillante des années 80. Bon, il a de beaux restes quand
même.
- La situation était quand même plus prometteuse pour Pulp il y a vingt-cinq ans,
s'entendit renchérir Norbert, alors que son être tout entier réclamait une
balle jaune et des hommes en short.
- Certes oui, mais leurs premières années étaient assez... inégales.
Oh, il y avait bien quelques belles saillies dans la veine de Little Girl (With blue
eyes). Très belle mélodie.
J'ai fredonné. Little Girl (With blue eyes), There's a hole in your heart, And one
between your legs, You've never had to wonder, Which one he's going to fill...
- Un peu cru pour être martelé sur les ondes, commenta Norbert.
- Oui, c'est ce qui fait tout le charme des chansons de Pulp : des vérités
malsaines, des détails que l'on aurait aimé avoir oubliés,
énoncés d'une voix de crooner sur des airs imparables.
Norbert médita cette phrase, tandis que je me rengorgeai en silence.
- Toujours est-il qu'ils ont dû attendre le milieu des années 90 pour se faire
connaître.
- Ah oui, l'arrivée de la britpop...
- Je n'ai jamais compris pourquoi on avait affilié Pulp à cette scène. Outre
qu'ils surpassent aisément les poids lourds du genre, leurs titres sont à la fois
intemporels et anachroniques. Jarvis a quand même écrit la meilleure chanson des
années 80, She's a lady, en 1994. C'est cette même année qu'il a
enfin connu le succès grâce au quatrième album de son groupe,
His'n'Hers. Comme si son âge ingrat avait pris fin à 31 ans.
- La vache, a sifflé Norbert en se passant la main sur ses cicatrices d'acné, qu'il
avait fort nombreuses.
- Et en 95, la consécration. Avec Different class, Jarvis Cocker a réussi
l'impossible : flatter les gens en se payant ouvertement leurs têtes. Des gimmicks
géniaux de Bontempi l'ont bien aidé. Common people résume à
elle seule tout cela. Car au-delà du portrait au vitriol d'une greluche aisée,
désireuse d'expérimenter le tourisme sexuel de classe, le pékin moyen en
prend aussi pour son grade. And dance, and drink, and screw, because there's nothing else to
do... Tu parles d'un programme. Je préfère encore me taper la soirée
Schlagermusik de la ZDF.
- Pas moi, grogna Norbert en se remémorant la blonde saoule qui l'avait allumé au
Macumba la semaine passée.
- Cela dit, en dehors de ses évidentes qualités, Common people a le
défaut d'éclipser ses consoeurs, qui sont bien souvent tout aussi formidables. Car
Jarvis a une conception théâtrale, parfois même outrée, de ses
chansons. Mais peu importe. Qu'il se glisse dans la peau d'un vicelard revanchard durant I
spy, ou dans celle d'un adolescent frustré lors de Disco 2000, on ne peut
s'empêcher d'y croire. Cela parait tout de même assez incongru d'imaginer ce type et
ses belles fringues de dandy, perdu au milieu de la décennie la plus criminelle de la
mode, en boutonneux aux hormones, amoureux de la plus jolie pimbêche du lycée. Et
pourtant, cela fonctionne à merveille ! On se le représente, pathétique,
seul dans une chambre à la tapisseries 70's marron et jaune, en train de griffonner les
déclarations d'amour qu'il remettra à sa douce lorsqu'il sera enfin beau. En l'an
2000...
- Si je comprends bien, Jarvis pouvait tout se permettre.
- Oui, même une ballade imparable, à faire rougir tous les parasites de feu de camp,
qui officient guitare sèche à la main les soirs d'été. Ah ça,
avec Something changed, il a vraiment choisi l'offensive. Violons, textes sucrés,
mélodie aérienne. On en oublierait presque l'obsédé tourmenté
de F.E.E.L.I.N.G.C.A.L.L.E.D.L.O.V.E. – une bizarrerie d'une
intensité saisissante -, l'amant insistant de Pencil Skirt, présent
jusqu'au harcèlement.
J'ai levé les yeux. Federer venait de gagner le deuxième set haut la main. Norbert
s'étira.
- Et bien, soupira-t-il, je vais avoir de quoi tenir la conversation, la prochaine fois que
j'irai dîner bio dans le loft rénové de Julie et Stéphane.
- Ah, pas de chance. Ils viennent juste de pondre un môme qu'ils ont affublé d'un
blase impossible. Gontran, un truc comme ça. Cons de bobos. Toujours à vouloir se
singulariser. Tiens, en parlant de ça, tu ne veux pas savoir pourquoi Mis-Shapes
s'adresse à nous ?