
Depuis près de deux ans la collection eXprim' des Editions Sarbacane
mène un pari courageux et audacieux pour la littérature jeunesse. Tenant à
tout prix à se démarquer de la notion d'enfance tout en refusant les carcans
étriqués de la littérature strictement adolescente, la collection eXprim'
aspire à tendre une passerelle à ce que les anglo-saxons dénominent dans leurs
librairies les « jeunes adultes ».
Avec des romans résolument tournés vers une culture urbaine, eXprim'
installe dans les rayons jeunesse des librairies un catalogue de romans aux qualités
littéraires indéniables, où la créativité le dispute à
la qualité et qui s'ancre dans des préoccupations aux plus près de celles de
la jeunesse actuelle.
En janvier 2008, Je reviens de mourir d'Antoine
Dole est publié dans cette collection. Ce premier roman au sujet cru et
écorché vif provoque une réaction de rejet de plusieurs libraires jeunesse
qui refusent de le vendre, l'interdisent d'exposition et le laissent en réserve,
bientôt suivis par de nombreuses bibliothèques qui ne veulent pas le voir dans leurs
rayons jeunesse.
A l'origine de cette polémique, une critique dure, diffamante et particulièrement
méprisante d'Ariane Tapinos parue dans le magazine
Citrouille. Passant à côté de la beauté
littéraire du texte et du fait que de nombreux jeunes lecteurs puissent s'y retrouver en
dépit ou même à cause de sa violence, elle accuse Antoine Dole de
n'être qu'un voyeur qui se délecte de ce que subissent ses héroïnes,
elle accuse également son éditeur d'être un affreux personnage qui se
chargerait de pervertir une jeunesse incapable de faire ses choix et de comprendre la
portée d'un texte de fiction.
Cette critique est lisible ici :
http://lsj.hautetfort.com/media/01/...
En réponse à cette charge assez violente, les responsables des Editions Sarbacane
et de la collection eXprim' ont souhaité faire paraître un droit de réponse
dans le magazine Citrouille pour resituer leur ligne éditoriale et
leur souhait de voir élargir les barrières où se trouve parquée la
sacro-sainte littérature jeunesse. Citrouille n'a jamais jugé
bon de faire paraître ce droit de réponse et l'a tout bonnement envoyé aux
oubliettes. Par ailleurs, les administrateurs feront systématiquement le ménage
auprès des membres qui s'aviseraient d'un peu trop vouloir gratter la surface et
étayer le débat sur le forum de Citrouille. Tibo Bérard, directeur de la collection eXprim' a souhaité
qu'aujourd'hui ce droit de réponse puisse paraître sur d'autres supports pour que
puisse avoir lieu le débat sur la littérature jeunesse et que cesse une censure
disproportionnée sur le roman d'Antoine Dole. C'est avec plaisir que nous lui ouvrons avec d'autres sites les pages de
Discordance.
Smells Like Teen Spirit
Que signifie le mot « jeunesse » ? C'est, selon nous, la question qui
doit présider à toute démarche éditoriale effectuée dans ce
secteur. À ce titre, il nous a semblé urgent et important, suite au débat
amorcé sur les « romans ado » dans le numéro 50 de la revue Citrouille,
de repréciser ici notre position, les idées et les convictions qui nous ont
amenés à lancer la collection EXPRIM', et à défendre tous les titres
qui y sont parus.
Le roman d'Antoine Dole, Je reviens de
mourir, ayant fait l'objet d'une polémique particulièrement vive, nous tenons
aussi à expliquer pourquoi nous sommes fiers de l'avoir publié, et convaincus qu'il
mérite sa place sur les tables des librairies jeunesse.
Que signifie le mot « jeunesse » ? En fait, cette question s'est imposée
à nous en même temps que les trois premiers romans de la collection EXPRIM', dont
nous avions jeté les bases au cours d'un passionnant débat d'idées sur la
modernité de la littérature, l'explosion des cultures urbaines, la
nécessité de remettre la question du langage au cÅ“ur des
problématiques éditoriales, et l'ambition de proposer de nouvelles voix à
ceux que nous allions appeler les « nouveaux lecteurs ».
Nous venions de découvrir le manuscrit de Treizième Avenir,
de Sébastien Joanniez, lors d'une réjouissante
lecture scénique donnée devant un parterre de jeunes et d'adultes captivés ;
un hasard providentiel nous avait permis, au détour d'un coup de fil passé au label
Desh Music, de rencontrer Sarcelles-Dakar, d'Insa
Sané. La fille du papillon d'Anne
Mulpas nous était arrivé par la poste, épousant comme par magie
toutes les problématiques que nous avions soulevées : rapport ludique et
créatif au langage, refus des codes du roman-miroir, jeux d'écriture, de structure
et de typographie... La collection EXPRIM' naissait sur ces trois axes, conjuguant veine urbaine,
héritage surréaliste et métissage truculent du genre romanesque, de la
poésie, du théâtre, du slam, du cinéma, de la musique et de la BD.
Il était clair que nous avions affaire à une nouvelle génération
d'auteurs, nés avec la culture multimédia et désireux de nourrir la
littérature d'autres modes d'expression artistique, tout en l'inscrivant dans son
époque. À notre idée, il allait ainsi de soi que ces trois romans
étaient animés d'une « jeunesse » littéraire et que, par
conséquent, ils toucheraient en priorité les jeunes, lecteurs de demain, lecteurs
curieux et désireux d'être déroutés. Et pourtant, ces romans n'avaient
pas été écrits ni spécifiquement formatés « pour eux
».
C'est alors que nous avons réfléchi à l'acception de ce mot : «
jeunesse ». Pourquoi, lorsqu'il est accolé au mot « livre », dans
l'expression « livre jeunesse », ce mot renvoie-t-il uniquement à l'âge
du lectorat, alors que partout ailleurs il est synonyme de renouveau, d'énergie, de
désir, de curiosité ? Par exemple dans la rue, où la jeunesse «
emmerde le Front National » ; dans les concerts, où elle veille tard ; sous la plume
d'écrivains comme Dos Passos, où elle est « un regard en alerte, des sens aux
affûts, des oreilles aux aguets » ?
Peut-on se satisfaire du fait que les jeunes, passé l'âge du «
roman ado » traditionnel, peinent à trouver des romans qui les excitent ou les
remuent autant qu'un film, une série TV ou un CD ? Peut-être, avons-nous alors
songé, faut-il prendre le problème par l'autre bout : au lieu de proposer des
romans « pour jeunes », censés les séduire par le choix des
thématiques abordées, osons ces romans dont la modernité et
l'inventivité entrera en résonance avec la jeunesse, des romans rapides, pleins
d'audace, détonants, subversifs.
Nous savons que cette nouvelle acception du mot jeunesse, ne se référant plus
spécifiquement à l'âge du lectorat mais plutôt à un état
d'esprit, vient chahuter les frontières actuelles de ce secteur : un adulte curieux de
nouvelles formes littéraires sera tout aussi intéressé de découvrir
les romans EXPRIM' qu'un grand adolescent ou un jeune adulte. La loi 1949, au vu de cette
acception du mot, devient du même coup hors cadre. Certains prescripteurs
préféreraient nous envoyer dans le secteur adulte plutôt que de nous
accueillir dans un secteur jeunesse repensé. À les entendre, nous aurions «
peur » de nous risquer en adulte. D'ailleurs, ajoutent-ils, les adolescents qui le
souhaitent pourront toujours trouver nos romans dans le secteur adulte. Mais ce constat n'est-il
pas triste ? Le réseau jeunesse ne devrait-il pas être justement, plus que tout
autre, le territoire des nouvelles générations ? Est-ce que ce n'est pas justement
là que les choses devraient bouger ? Passé quinze ans, un lecteur n'a certes pas
besoin d'être « tenu par la main », et il n'est pas question de « garder
un Å“il » sur la jeunesse. En revanche, ne peut-on pas ouvrir un territoire,
une zone libre où les jeunes pourront trouver tout un panorama de propositions romanesques
excitantes ?
Si on pense le contraire, il faut accepter de reconnaître que les grands ados « ne
vont pas en jeunesse », et se dire qu'ils iront se « débrouiller en adulte
» tout en sachant que ce n'est pas le cas. Et qu'entre le dernier Nothomb et le prochain Angot, ils pourront bien
avoir le sentiment que la littérature est un lieu rigide, sans lien avec le bouillonnement
culturel de notre époque. De leur époque. Car enfin, cette nécessaire
évolution du réseau jeunesse répond bien à une attente de la part des
lecteurs ! Et d'ailleurs, elle correspond bien à un discours de plus en plus
récurrent dans les salons, les bibliothèques et les librairies : d'autres
éditeurs, comme le Rouergue, Le Navire en pleine ville ou Thierry Magnier, l'appellent
aussi de leurs vœux. Comme nous, ils plaident pour l'apparition de nouveaux rayons
(« jeunes adultes », « passerelle », « nouvelles
littératures ») qui, accueillant toutes formes de propositions romanesques
innovantes, passionneront les jeunes.
De livre en livre, au fil des salons et des rencontres en bibliothèque ou en
lycée, notre vision de notre lectorat s'est affinée ; notre discours
éditorial aussi. Si nous avons dû parfois – par souci
d'être compris (et sans doute à tort !) – recourir à
l'expression « 15-25 » pour définir ce lectorat qui souhaitait
découvrir du nouveau en littérature, nous n'avons jamais perdu de vue l'idée
selon laquelle la jeunesse à laquelle nous faisons référence ne se
découpe pas en tranches d'âge, mais se pense comme l'état d'esprit d'un
nouveau courant littéraire, celui de ses auteurs et ses lecteurs. Ainsi, quand le mot
« jeunesse » – à ne pas confondre avec le mot «
enfance » – signifiera dans la librairie ce qu'il signifie partout
ailleurs, trouvera-t-on normal de découvrir, en jeunesse, un roman de Bret Easton Ellis aux côtés des opus d'Antoine
Dole, Marcus Malte, Insa
Sané ou Guillaume Guéraud. Alors, la
littérature jeunesse ressemblera à la jeunesse : elle sera déroutante,
énergique, subversive.
C'est dans cet état d'esprit que nous avons publié Je reviens de
mourir d'Antoine Dole. Un roman que nous avons choisi selon
des critères littéraires. Un roman éblouissant du point de vue de
l'écriture, les allitérations rugueuses venant, tout comme les ruptures de rythme
et les déconstructions syntaxiques, forer une problématique contemporaine, celle de
l'incommunicabilité et du dysfonctionnement des relations sociales, amoureuses, sexuelles.
C'est d'ailleurs sur des critères littéraires, et non moraux, que nous aurions
aimé voir critiquer ce roman.
Reste qu'il nous faut répondre à la double accusation de « roman misogyne
» et de « roman voyeur ». La misogynie d'abord. Est-ce que Je reviens de
mourir, sous prétexte qu'il met en scène, à travers une histoire, une
situation de violence entre les sexes, « véhicule » une vision misogyne ? En
ce cas, allons jusqu'au bout des choses : lorsque Flaubert
présente son Emma comme une inconséquente, incapable de faire la part entre le
réel et la fiction – croyant tant aux romances des « mauvais
livres » qu'elle veut les vivre à son tour –, l'écrivain
abaisse-t-il l'image des femmes ? Et lorsqu'il la fait agoniser sur plusieurs dizaines de pages,
prenant un malin plaisir à torturer son personnage, ne serait-il pas un brin misogyne et
complaisant ? Réponse : NON. Un écrivain de roman fait parfois subir mille et une
violences à ses personnages, soit pour dénoncer cette violence, soit simplement
pour la décrire, soit pour avouer la fascination qu'elle lui inspire, soit pour d'autres
raisons encore. Le fait de montrer une situation de violence, d'humiliation ou de
déchéance physique ou morale ne revient pas à la cautionner.
Vient ensuite l'accusation de voyeurisme. Celle-ci est censée étayer la
première : la différence entre Flaubert et
Dole, ce serait le regard porté sur l'héroïne ;
Antoine Dole serait voyeur, Flaubert
non. Car Flaubert, lui, serait dans l'empathie, il s'identifierait
à son héroïne. La preuve, il a écrit : Madame Bovary,
c'est moi. LA citation. Mais enfin, qui peut sincèrement croire Flaubert capable d'énoncer un poncif tel que « Je m'identifie
à mon héroïne » ? En lisant ses correspondances, en relisant son
Å“uvre de près, on verra que Flaubert marque
sans cesse une immense distance avec Emma, et ce afin de condamner, non pas ses agissements
moraux, mais son attitude de lectrice – celle qui l'amène à
s'identifier aux héroïnes des « mauvais livres ». Cette distance est
d'ailleurs l'argument qui épargna à Flaubert, en
1857... la censure.
Distance. C'est la clef de voûte de cette question. Antoine
Dole est écrivain et, de ce fait, tout comme Flaubert, il marque une distance avec son héroïne. À la
différence du témoignage (ou récit, ou « document »), qui est
fondé sur l'empathie, le roman se définit par la distance que met l'auteur entre
son sujet et lui – la fameuse distance romanesque. Cette distance, ce n'est
pas celle du voyeur – terme qui découle d'une vision moraliste de la
littérature – mais celle du « voyant », au sens où
l'entendait Rimbaud. En tant qu'écrivain, Antoine Dole se soucie surtout d'écrire et, via la fiction, de livrer une
vision du réel. Devient « voyeur », alors, le lecteur qui ne peut voir... sans
se donner l'impression de voir ce qu'il ne devrait pas.
Nous pensons que lire le mot « Putain » ne revient pas à l'entendre ou
à le prononcer ; que lire une scène de viol, ce n'est pas la même chose que
la vivre. Il nous semble que la magie de la lecture tient justement à ce que, exigeant du
lecteur un effort intellectuel, elle lui permet de ressentir les situations tout en conservant
une distance. Celle qui est inhérente à la fiction.
Dès lors, si la violence entre les sexes existe – et n'est donc pas
« fantasmagorique » –, nous ne comprenons pas pourquoi la
littérature ne pourrait pas s'en emparer ; les jeunes, que cette violence concerne, nous
semblent capables de faire la part entre fiction et réel. Nous ne pensons pas non plus
qu'un livre puisse « donner aux lecteurs l'horizon du suicide ». Ou alors, il
faudrait croire qu'un adolescent lisant L'étranger d'Albert Camus risquerait de tuer le premier Arabe qu'il croiserait... l'auteur
n'ayant pas ajouté la mention Don't do it at home.
À nos yeux, Camus n'apprend pas à son lecteur
à tuer, pas plus qu'Antoine Dole ne lui apprend à se
suicider. En tant qu'écrivains, leurs questionnements ne sont pas moraux, mais
littéraires. Lire n'apprend pas « à vivre » – pas
dans ce sens-là.
Frédéric Lavabre directeur des Editions Sarbacane, Emmanuelle
Beulquedirectrice éditoriale, Tibo Bérard, directeur de collection eXprim'
La collection eXprim' : http://www.exprim-forum.com/
Le site d'Antoine Dole :
http://www.adnonyme.com
Ma critique du roman Je reviens de mourir parue en
janvier 2008 chez Strictement Confidentiel : http://strictement-confidentiel.com...