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Le texte qui suit traînait depuis quelques semaines sur mon PC,
en attendant que je le relise une dernière fois avant publication. La mort de Ferrat hier
matin lui donne une résonance que je n'avais pas prévue, mais il me semble qu'il
fonctionne aussi comme hommage posthume, je vous le livre donc tel quel.
Mon souvenir originel de Jean Ferrat est une émission de télévision que Michel
Drucker lui avait entièrement consacrée en 1991, sur TF1, à l'occasion de la sortie
de son nouvel album, sobrement intitulé Jean Ferrat 91. C'est à cette occasion
que j'avais enfin pu associer un visage au nom, et donc arrêter de le confondre avec Léo
Ferré.
On entend encore régulièrement parler du panache de Dominique A, changeant les paroles du
« Twenty-Two Bar » pour se moquer de la cérémonie des Victoires de la Musique
à laquelle il était en train de participer. On cite moins souvent celui de Jean Ferrat
évoquant « Un PAF obscène est à la Une » en prime-time sur une
chaîne de télévision dont la privatisation était à l'époque encore
récente. Sans doute parce qu'aujourd'hui, le temps de cerveau disponible que les spectateurs
allouent avec enthousiasme et reconnaissance aux marchands de soupes, de voitures ou
d'assurance-vie n'est plus un objet de débat politique.
Cette anecdote illustre parfaitement le problème qui se pose lorsqu'on écoute Jean Ferrat
aujourd'hui. Une bonne moitié de ses chansons les plus connues sont ouvertement et
explicitement politiques. Elles fleurent bon Mai 68, la révolution sexuelle, la
décolonisation, la guerre d'Indochine, les illusions et les désillusions de l'idéal
communiste, la guerre froide, l'exode rural et la création des premières cités de
banlieues, etc... Vues de notre époque dépolitisée où toutes ces choses sont
devenues, soit de lointains souvenirs, soit des faits établis, elles semblent datées,
survivances incongrues d'une époque étrange où Jean d'Ormesson n'était pas une
pomme fripée aux yeux pétillants vantant son dernier roman fantaisiste chez Pivot mais un
chroniqueur farouchement colonialiste du Figaro, où une ouvrière d'usine à
Créteil était encore le porte-drapeau d'un futur potentiellement radieux plutôt
qu'une bonne cliente pour un télé-trottoir sur les ravages de la mondialisation et les
problèmes d'intégration dans les cités-dortoirs.
Comment aimer un artiste qui revendique fièrement « Je ne chante pas pour passer le
temps » à une époque où presque tout le monde écoute de la musique
précisément pour passer le temps, pour se réfugier dans un monde
déconnecté de la réalité ? Quand on attend avec impatience la sortie du nouveau
MGMT, quand on débat avidement des mérites respectifs du nouveau Midlake et du nouveau
Gorillaz, quand on pleure la mort de Mark Linkous, de Vic Chesnutt ou de Michael Jackson, on ne se
demande plus si son supermarché Carrefour passera l'hiver, si les banquiers vont vraiment se
redistribuer entre eux les milliards de dollars que les États leur ont donnés. Et
après tout, pourquoi pas ? Qui dans le grand public comprend encore vraiment quelque chose
à l'économie ou à la géopolitique ? Dans ces conditions, il semble raisonnable
de se construire des centres d'intérêt à sa portée, dont on parvient à
identifier les tenants et les aboutissants. Si les luttes politiques qui ont construit la
deuxième moitié du XXème siècle n'ont pu produire d'autre alternative que
« la jungle » ou « le zoo », si « La porte à droite » est la
seule qui s'ouvre encore, à quoi bon lutter ? En quoi peut-on encore croire ?
Du coup, peut-être doit-on écouter Jean Ferrat aujourd'hui pour la musique. Pour
l'accompagnement cinématique de « Maria » ou « Potemkine », pour les
cordes et le clavecin goguenards d'« Une femme honnête », pour les textes d'Aragon,
pour sa voix chaude qui nous évoque le grand-père empli de sagesse qu'on n'a jamais eu ou
qu'on voudrait encore avoir, pour son mimétique hommage à Brassens, pour les
mélodies de « La Montagne » ou de « la Berceuse », et pour tout le
reste.
Et si, après avoir trouvé que ses textes militants au premier degré sont vraiment
trop naïfs pour le XXIème siècle ou avoir souri avec indulgence en entendant le
sexagénaire qu'il était devenu pester « Ah la belle société
» quand il décrit les années 80 et l'argent-roi, ces écoutes de dandy
dépolitisé font jaillir en nous un mot, une idée, une tournure de phrase, qui nous
fait soudainement poser un regard neuf sur notre société actuelle et rêver d'un
futur différent, même si ce n'est que pour deux ou trois minutes, c'est tout
bénéfice.
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