Par Malakine. Le PS a l'obsession des alliances. Notamment avec le MoDem. Or, ces deux partis ne
sont pas complémentaires mais concurrents. Dans ces conditions, la seule alliance qui
vaille, c'est celle avec... Mélenchon ! Ça tombe bien, il vient de claquer la
porte du parti.

Avant que le débat ne se recentre sur
son véritable objet, c'est-à-dire la définition du leadership, la question de
la stratégie d'alliance du PS tenait lieu de ligne de fracture pour distinguer les motions
et accuser Ségolène de dérive droitière. Au-delà de l'aspect
tactique, et donc relativement artificiel, ce débat pose la question de la
nécessité ou de l'intérêt des alliances politiques dans notre
système politique et institutionnel actuel. Car, dans un schéma bipolaire
dominé par l'élection présidentielle, le parti socialiste devrait être
amené à rechercher l'hégémonie plus qu'à entretenir
d'éventuels concurrents avec une logique d'alliance qui pourrait conduire à de
nouveaux 21 avril 2002.
L'obsession de l'alliance pour un PS en voie de reconstruction apparaît donc comme un
inquiétant aveu de faiblesse qui témoigne d'une insuffisance de sa base sociologique.
Cependant, l'analyse montre que ce n'est ni avec le parti de François Bayrou que le PS a
intérêt à s'allier, ni même avec Besancenot, mais avec un parti qui
manque sur l'échiquier, un parti que Jean-Luc Mélenchon est peut-être en train
de créer.
L'alliance est un archaïsme mental à l'ère de la
présidentialisation
Dans nos institutions hyperprésidentialisées, l'attribution du pouvoir national
s'effectue au terme de la rencontre entre un homme et un peuple. Les combinaisons partisanes ne
sont d'aucun effet. Celui qui arrive à rassembler sur son nom plus de la moitié du
corps électoral au deuxième tour de l'élection présidentielle, gagne
mécaniquement l'élection législative qui suit, par le simple effet de la
démobilisation du camp adverse.
Les grands partis, UMP et PS, n'ont aucunement besoin d'alliances pour les gagner. Il leur suffit
de pouvoir présenter 577 candidats relativement implantés localement. Encore que
l'expérience montre que dans des législatives post-présidentielles, n'importe
quel inconnu dont l'affiche porte le logo du nouveau président peut être élu
sans faire campagne.
Le pouvoir se gagne en dehors des partis par la crédibilité du candidat et sa
capacité à rassembler. Le système d'alliance partisane a même
montré en 2002 qu'il pouvait nuire à la victoire. Le schéma de la coalition
parlementaire dite à l'époque « majorité plurielle » a
provoqué un tel émiettement des voix (la somme des voix des partis alliés
(16.27%) était même supérieure au score du candidat socialiste) qu'il n'y eut
pas de second tour.
La comparaison des scores de 2002 et de 2007 indique que la théorie du réservoir de
voix ne fonctionne pas. La gauche non socialiste (26,71% en 2002) ne faisait plus que 10,57% en
2007. Les voix que recueillent les partis alliés sont en réalité plus des voix
qui échappent au parti majoritaire que des voix qu'ils drainent pour les reporter ensuite
sur le candidat de rassemblement. En 2007, Sarkozy est d'ailleurs passé de 31% à 53 %
sans accord électoral formel avec aucun des candidats du premier tour.
La logique des institutions devrait donc conduire le PS à refuser le principe même de
l'alliance pour tenter de s'imposer comme l'alternative face au président sortant.
Débattre comme il le fait d'une alliance avec Bayrou ou avec Besancenot ne peut
qu'objectivement légitimer ces deux votes d'opposition concurrents.
A la recherche de l'électorat perdu
Si le PS consacre autant d'énergie à débattre de sa stratégie
d'alliance, c'est peut-être à cause de son vieux fond de culture parlementaire et en
souvenir de l'époque du programme commun ou de la majorité plurielle, mais c'est
peut-être aussi parce qu'il est conscient des faiblesses de son socle sociologique. Une
alliance peut en effet aussi avoir pour but d'élargir l'électorat à d'autres
couches sociales ou à d'autres systèmes anthropologiques.
L'électorat socialiste est essentiellement un électorat de classes
intermédiaires ou moyennes, plutôt éduqué, plutôt jeune,
plutôt urbain, plutôt sur-représenté dans le secteur public. Dans ces
conditions, le PS pourrait avoir intérêt à faire alliance avec un parti bien
implanté dans les couches populaires, voire — s'il souhaite mordre sur
l'électorat de droite — chez les salariés du privé, les
ruraux et les retraités.
Or l'électorat de Bayrou présente des caractéristiques assez proches de celui
de Royal lors du premier tour de la présidentielle avec une relative sous-implantation
notamment dans les milieux populaires, les vieux et les faiblement diplômés. Du point
de vue de la sociologie électorale, le PS et le MoDem apparaissent en fait plus concurrents
que complémentaires. On peut même se demander s'ils ne font pas qu'un seul et
même électorat depuis que l'Eglise n'a plus aucune influence sur la vie politique.
Si le PS cherchait une véritable force d'appoint pour le renforcer dans ses points faibles,
c'est probablement du côté de l'électorat résiduel (car populaire) du FN
ou du côté de Besancenot qu'il faudrait chercher. Le problème, c'est que ces
forces politiques sont structurellement contestataires et donc peu enclines à une alliance
électorale en bonne et due forme.
On comprend mieux ce phénomène en faisant intervenir l'analyse anthropologique, telle
que définie par Emmanuel Todd dans ses essais sur les systèmes familiaux.
Dans
L'invention de l'Europe, Todd met en évidence que chacun des systèmes
anthropologiques forme un couple idéologique. Les valeurs du système s'exprimant dans
une idéologie de droite et de gauche.
Ainsi le système de famille souche (autorité-inégalité) présent
dans les régions périphériques de la France a donné lieu à la
social-démocratie et à la démocratie-chrétienne. Leur cousinage
explique que leurs représentants soient capables de gouverner ensemble, comme en Allemagne.
D'où l'attirance mutuelle du MoDem et du PS, qui sont tous deux les héritiers de ce
système de pensée.
L'appartenance de ces deux partis au système souche se déduit notamment de leur
acceptation de la hiérarchie sociale (réformisme, redistribution), de
l'autorité qui vient de l'extérieur (l'Europe, idéologie
néolibérale, impérialisme américain) et leur obsession du collectif
(démocratie sociale, parlementarisme, gouvernance distribuée). Cela s'est traduit
très nettement dans les cartes électorales de 2007. Bayrou et Royal ont fait leurs
meilleurs scores dans les régions « souches » alors que la carte du sarkozysme
collait parfaitement à celle du gaullisme et du bonapartisme, des régions de familles
nucléaire-égalitaires.
L'enjeu pour le PS est donc de pouvoir pénétrer le système de famille
nucléaire égalitaire (liberté-égalité) Et cela est moins simple
qu'il n'y paraît.
Le parti manquant
Pour Emmanuel Todd le double idéologique du système libéral égalitaire
a pris la forme d'un côté du libéral-militarisme et de l'autre de
l'anarcho-socialisme.
Si l'on met de côté la tendance à l'ethnicisation que Todd craint de constater
dans le sarkozysme, ce phénomène politique correspond bien à la
définition qu'il en donnait en 1995 : réponse au besoin d'ordre des classes moyennes,
refus des doctrines rigides, discours prônant la hiérarchie et la discipline comme
réponse au tempérament social caractérisé par le refus de
l'autorité et l'incapacité à s'organiser, l'appel au sauveur qui est plus un
super-individu que l'incarnation humaine d'un principe, souci de réunifier la nation en y
réintégrant la classe ouvrière...
Dans son versant de gauche, le système libéral égalitaire donne lieu à
l'anarcho-socialisme, qui se définit avant tout par le rejet de toute forme
d'autorité, du patron, de l'Etat, du bourgeois, comme celle du parti. Le courant
anarcho-socialiste se caractérise donc par une profonde inaptitude à l'organisation,
un émiettement des structures politiques, un flou doctrinal, un contestation pure et la foi
dans le mouvement social ...
Cette description fait immédiatement penser aux collectifs des « Non de gauche »
de 2005, à Besancenot et à Mélenchon et à leurs nouveaux partis qui se
définissent exclusivement par le refus (de la droite pour l'un, du capitalisme pour
l'autre). Outre ces deux franc-tireurs, on peut également classer dans ce
système ce qui reste du Parti communiste, le Lépénisme résiduel
(caractérisé par le rejet des élites et du système) ainsi que sur un
registre plus modéré le courant républicain traditionaliste de Dupont-Aignan
à Chevènement.
Autrefois, le PS pouvait occuper la sphère anthropologique libérale-égalitaire
via son alliance stable avec le Parti Communiste, qui même s'il portait des valeurs
autoritaires occupait solidement l'espace de la France égalitaire. Avec la disparition de la
grande industrie et du sentiment d'appartenance à la classe ouvrière, le PC s'est
effondré sous l'effet de la renaissance du tempérament libéral de gauche (ou
« anarcho-socialiste ») pour laisser place au Front National.
Depuis le PS est dépourvu de tout allié dans la sphère
libérale-égalitaire. Compte tenu des caractéristiques inhérentes
à ce tempérament, plus porté sur la contestation que sur la construction, la
constitution d'une alliance électorale apparaît compliquée. Il faudrait
qu'émerge à gauche, un populisme contestataire doté d'un semblant de corps de
doctrine, capable de fédérer les révoltes anarchisantes de la France rebelle,
dans un grand parti ayant vocation à gouverner avec le PS.
En première analyse, le départ de Mélenchon du PS apparaît suicidaire
pour l'intéressé et dangereux pour le PS. Suicidaire, car c'est la création du
MDC de Chevènement en 1992 avec la rupture doctrinale en moins. Dangereux, car il risque
d'attirer à lui les réfractaires à sa ségolénisation, voire de
l'exposer à une dangereuse primaire en 2012. En réalité, ces deux partis sont
complémentaires et faits pour s'entendre. Le futur premier secrétaire du PS aurait
d'ailleurs tout intérêt à financer secrètement la folle aventure du
sénateur de l'Essonne.
Mélenchon avec sa gouaille et ses coups de gueule, son talent et sa culture, pourrait bien
fédérer politiquement et électoralement la famille
libérale-égalitaire aujourd'hui aussi éclatée qu'orpheline d'une figure
d'incarnation. Il pourrait aussi reconquérir les 10 ou 15% de l'électorat populaire
post-lepéniste en déshérence, qui est la grande inconnue du système
politique et la clé des futurs scrutins. Que cet électorat échoue chez Sarkozy
ou chez Besancenot et le PS est condamné à l'opposition. Qu'il se recycle dans
un nouveau parti de gauche et un nouveau mai 1981 redevient possible.
Le futur allié du PS, ce n'est ni Bayrou, ni Besancenot. C'est Mélenchon !