Par Hervé Nathan. La Commission européenne sera la première grande perdante de
la récession. Déjà discrète depuis la crise, éclipsée par
la Banque Centrale Européenne, elle voit aujourd'hui Nicolas Sarkozy lors de son discours de
Douai remettre en question la concurrence au sein de l'Union.

La
récession, ou du moins sa perspective, a déjà fait une victime : la Commission
européenne. Depuis le début de la crise, on s’était habitué
à son effacement. Lors des « G4 », ou des « eurogroupes des
chefs d’Etats et des gouvernements » les dimanches à Paris, on
s’était habitué à la mise en scène très sarkozienne.
Le prochain mandat de Barroso
Le « président de l’Europe », c’est-à-dire le
nôtre, présentait les décisions au nom de ses collègues, puis le
président de la Commission européenne, José Manuel Barroso intervenait pour se
féliciter de la qualité des débats, de l’extrême
vélocité des dirigeants des Etats-membres, et enfin pour assurer que la Commission
ferait en sorte que les mesures seraient appliquées par Bruxelles.
La Commission qui se voulait, depuis le Traité de Rome en 1957, le
« cÅ“ur » ou le « moteur » de la
construction européenne s’est réduite à un simple
secrétariat. Il existe une explication (partielle), qui court dans les couloirs de
Bruxelles : Barroso ne songe qu’à son deuxième mandat, après les
élections européennes de 2009. Il ne voudrait en aucun cas fâcher les grands
chefs d’Etat qui ont le pouvoir de proposition à ce poste.
Trichet... apprécié
Devenue si discrète, la Commission a même été éclipsée
dans la crise par la Banque Centrale Européenne (BCE) de Jean-Claude Trichet. Il est vrai
que la Banque Centrale a, elle, quelques utilités, et pas des moindres : c’est
elle qui sauve d’abord les banques privées en facilitant leur refinancement par
centaines de milliards d’euros, elle baisse les taux, certes en traînant les pieds,
mais elle les baisse.
De plus Jean-Claude Trichet, qui est un ancien très haut fonctionnaire français, a le
sens du pouvoir. Depuis quelques temps, il soutient constamment la position française,
éventuellement contre Bruxelles. Ce qui explique que Nicolas Sarkozy a cessé de
critiquer Jean-Claude Trichet en public ! Et en privé, à l’Elysée,
on trouve beaucoup de qualités à l’ancien gouverneur de la Banque de
France...
Concurrence en pause
Mais l’annonce du plan de relance aujourd’hui 4 décembre est l’occasion
pour Nicolas Sarkozy de pousser le bouchon plus loin. A Douai, le président français
a réclamé fermement la mise entre parenthèse des règles de la
concurrence. Sarkozy n’a cité aucun nom, mais la commissaire européen
à la concurrence, Nelly Kroes, est devenue la bête noire de Paris depuis qu’elle
s’est mise en travers du plan français de soutien aux banques.
Pour résumer, Nelly Kroes trouve, avec raison, que Paris fait un cadeau aux banques
françaises. L’Etat leur permet d’accéder à un refinancement public
de 40 milliards d’euros pour un taux d'intérêt de 8% alors que les Britanniques
exigent 12% à la Royal Bank of Scotland (RBOS). Mais là où elle se trompe,
c’est qu’elle prétend que cela fausserait la concurrence : des banques
françaises ayant un accès à de l’argent moins cher pourraient
prêter aussi moins cher à leurs clients et chiper ainsi des parts de marché
à des concurrentes.
Tout rouge
Réponse d’un haut fonctionnaire français :
« si
des banques britanniques venaient démarcher des entreprises françaises pour leur
prêter de l’argent, cela se saurait ! ». Nelly Kroes a juste
oublié qu’il n’y a plus de vrai marché du crédit en Europe !
(Lire aussi
le blog de Jean
Quatremer , même si l’on n’est pas d’accord.)
Du coup le gouvernement français s’est fâché tout rouge, et entend que la
Commission appose son tampon sur le plan de soutien avant le conseil européen du 11
décembre. Et plus vite que ça !
Sarkozy a néanmoins senti le vent tourner, il cherche désormais à rogner les
pouvoirs de Bruxelles en matière de concurrence. La France n’est pas seule. Le
même jour, Angela Merkel, qui elle aussi attend que Nelly Kroes approuve son plan bancaire,
s’écriait :
« pendant la crise, changeons la réglementation
sur les aides publiques ». C’est attaquer la commission au
cÅ“ur, puisqu’en la matière elle a un pouvoir indépendant des
gouvernements des Etats membres.
Ne pas délocaliser... et acheter des produits chinois ?
Pour Nicolas Sarkozy, annihiler Bruxelles est d’autant plus stratégique que les aides
françaises à l’automobile auront comme condition un engagement de non
délocalisation, y compris en Europe, ce qui serait contraire au droit européen.
Un match entre les « gnomes de Bruxelles » et les « arrogants de
Paris » est donc en cours. On a évidemment envie de soutenir le champion
national. Sauf lorsqu’on lit une dépêche de l’AFP. Celle-ci rapporte
qu’au sommet de ASEM (Asia-Europe Meeting), un porte parole du Quai d’Orsay a
déclaré :
« tout doit être fait pour favoriser les
échanges économiques entre l’Europe et la Chine ». A quoi bon
lutter contre les délocalisations en Europe si c’est pour acheter des produits chinois
?