Six Men Getting Sick (six times) (1967) est une pure
expérimentation graphique, qui prend pour base une sorte de tableau à la Bacon que
Lynch triture à l’envi. Six personnages-tronc, donc, dans des couleurs
grisâtres, qui vont muter, se fondre l’un dans l’autre, créer
d’autres formes, et finir par gerber des flots de couleurs, le tout sur fond de
sirène d’alarme, et répété six fois. Me demandez pas, je
dirais, mais tout de même : ça montre l’importance de la peinture et de
l’animation dans l’univers lynchien, et ce film marque visiblement l’importance
de sa découverte du cinéma. On y voit notamment l’apparition d’une
pellicule de film qui marque la débauche de couleurs et fait passer brusquement du terne
au vivant. Ce que j’en dis, après...
Avec The Alphabet (1968), on s’approche
vraiment de la matrice des longs-métrages. Et on se dit aussi au passage que
l’apprentissage de la lecture n’a pas dû être très agréable
pour le petit David. Sur une bande-son récitant l’alphabet d’une voix
enfantine, on voit d’abord une petite animation bizarre mais charmante qui montre toutes
les lettres, puis on passe brusquement à quelques plans pratiquement gore où une
petite fille dans un lit vomit des flots de sang (ou de lettres) sur les draps. La violence des
gros plans sur ce visage couturé, la crasse des images, les sons de vent, tout contribue
à vous plonger dans une atmosphère absolument horrible. A 22 ans, le gars
était déjà un grand malade, mais son génie visuel éclate
déjà dans ces quelques plans hantés et barjots. Eprouvant.
On passe dans la partie chef-d’Å“uvre avec le
beaucoup plus ambitieux The Grandmother (1970). Plus
scénarisé, il raconte une histoire assez indicible : un garçon
maltraité par ses parents plante une graine dans son lit ; de la plante sortira une
grand-mère gentille qui saura le faire s’évader de son quotidien violent. Si
l’animation a encore toute sa place là-dedans (des scènes qui évoquent
la naissance, la minéralité, les fluides...), les acteurs font leur apparition, et
là c’est du lourd : c’est tout simplement une sorte d’introduction
à Eraserhead, avec cette haine de la famille qui jaillit dans les portraits
monstrueux des parents, avec cette fascination pour la naissance et les fluides corporels, avec
cette façon d’aborder le monde comme une épreuve infernale. Le travail sur
les sons est grandiose, notamment les rares voix, mélanges de cris et d’aboiements,
qui terrorisent immédiatement. Lynch varie les techniques visuelles (image par image,
ralentis, flous, travail direct sur la pellicule, pixellisation) pour servir une sorte de
symphonie de la terreur enfantine qui reste en tête. Un bad trip génial et
complètement barré.
The Amputee (1974) est plus anecdotique, et franchement mystérieux.
Une femme amputée des deux jambes lit une lettre à haute voix, pendant qu’une
nurse panse ses plaies (à la toute fin, un liquide blanchâtre coule par flots du
moignon de la donzelle). Ne comptez pas sur moi pour vous expliquer ce que ça veut dire.
C’est fait en un seul plan fixe et c’est malsain à mort, rien à dire de
plus.
Moins d’amateurisme et d’expérimentation dans
The Cowboy and the Frenchman (1988), et c’est bien dommage : le
film est certes plaisant, la première moitié est même assez poilante, mais
c’est un peu creux et superficiel aussi. Un Français pure souche débarque au
milieu d’un ranch de cowboys roots, avec sa mallette pleine de clichés (une tour
Eiffel, des frites, des escargots...). La réussite tient dans les rythmes de dialogues
(« What the hell ? » répété à tout bout de champ par les
yankees fascinés, et dans cette étrangeté décalée que Lynch
sait toujours mettre en place. Cadres originaux et tempo heurté, c’est du bon
boulot. Il y a aussi une belle séquence nocturne avec chevaux qui se cabrent dans une
lumière glauque, qui rappelle les inspirations de Lost Highway. Mais on
s’ennuie un peu devant l’absence de sujet. L’humour de Lynch fonctionne quand
il est inséré dans la terreur, il est moins fort dans la pure comédie.
Bien que Industrial Symphony #1 (1989) prenne
comme point de départ une scène coupée de Wild at Heart
(très jolie scène, d’ailleurs, douce et dure à la fois), c’est
bien le style Twin Peaks que Lynch expérimente ici : musique de Badalamenti qui
reprend presque le thème de la série, ambiance entre glauques lumières de
torche électrique et planage éthéré, récurrences des jeunes
filles (qu’elles soient nues et pourchassées ou gamines et rêveuses), et
jusqu’au nain mythique qui fait ici son apparition en bûcheron taquin. Ceci dit, on a
l’impression que Lynch manque un peu d’inspiration, ou au moins de temps, pour
réussir cet opéra contemporain : ses images sentent le réchauffé, et
sont un peu cheap dans leur réalisation. Il répète 3 fois le coup de la
chanteuse qui descend des cintres, fabrique maladroitement un diable de carton-pâte et
peine à relancer l’action entre les chansons. Le gars n’est pas fait pour le
live (le film est une captation d’un spectacle qu’il a monté pour un
festival), et c’est assez bancal.
Retour au barré avec l’ardu Premonitions
Following an Evil Deed (1995), extrait de Lumière et compagnie. 55 secondes
filmées avec la caméra d’origine des frères Lumière, 5 plans
isolés les uns des autres (le dernier semble pourtant être la suite du premier). Ca
fait peur malgré la rapidité, et Lynch arrive, dans la contrainte, à donner
quelques flashs de cauchemar encore une fois très impressionnants. Ce petit machin est
fantomatique et dérangeant, retrouvant ainsi quelque chose de l’origine du
cinéma « (regarder agir des gens morts », disait je ne sais plus qui).
The Darkened Room (2002) est plus dans sa veine récente, celle de
Mulholland Drive. Une femme au rimmel étalé enfermée dans une
chambre, à côté d’une poupée branchée sur un fil, une
tortionnaire qui vient la harceler de questions, le tout commenté en vidéo par une
nana sibylline, inutile de chercher à comprendre, c’est du pur fantasme. Lynch
interroge la puissance du regard, et la force de son propre cinéma, en nous
suggérant de ne pas regarder alors qu’il déploie en même temps un style
hypnotique qui nous accroche aux images. La longueur des plans, le mystère total qui se
dégage de tout ça, la « musique » lancinante qui nous prend dans ses
filets, c’est impeccable et incompréhensible comme les grands films récents
du maître.
Série de dessins-animés de 8 épisodes de 4
minutes, Dumbland (2002) nous
prouve une bonne fois pour toute que le gars Lynch va po bien dans sa tête. Si Freud
était encore là il ferait un bilan sûrement pessimiste du type: en 32 minutes
on a quand même droit à un enculeur de canard manchot, un marteau dans le cul, un
couteau dans la tête, la plupart des personnages pètent grassement, et les
éclatages de tronches sont multiples... et j'en passe; ça éructe, ça
gueule, ça chie dans tous les sens, du Lynch version je me lâche... Jouant beaucoup
sur la répétition - des séquences et des sons - on a pas vraiment
l'impression que Lynch ait une vision très saine du monde qui nous entoure - les gamins
ressemblent à des monsieur "pain d'épice", les femmes ne font que hurler et le mari
dit fuck tous les 2 mots... L'épisode 6 est assez révélateur: pendant 4
minutes le gamin saute sur un trampoline, la femme devient de plus en plus hystérique sur
son fauteuil, le match de lutte à la télé montre un gars éclatant la
tête d'un autre, la rue n'est également que bruit avec accidents, camions de
pompier, tirs à la mitraillette (...)... tout ça pour finir sur une chtite mouche
qui vole faisant dire à notre héros qu'elle dérange "Fucking fly"...
Voilà donc... Aime bien aussi celui avec les fourmis qui lui chantent pendant deux minutes
"quand on te regarde on voit un trou du cul" (il s'est mis le produit anti-fourmis dans la
tronche, il a des visions), lui cela le rend dingue, il finit au plafond pour tuer toutes ces
putains de fourmis qui l'envahissent, se gauffre, se retrouve intégralement dans un
plâtre et là les fourmis reviennent pour s'engouffrer à l'intérieur...
Le type hurle avant d'exploser... Ouais, il y a bien que Lynch pour oser des trucs
pareils... (Shang – 10/11/06)
... et j’ajoute que ça fait du bien de voir Lynch revenir à
l’animation, d’autant que ces petits films sont d’une impolitesse bien
inhabituelle chez le gars. Visiblement, Lynch envisage le prolo américain comme un gros
beauf qui terrorise sa femme, son voisin, ses animaux et son gosse, regarde la télé
toute la journée, et balance des gnons dès qu’il est pris en défaut.
Il a sûrement pas tort, et la série est franchement jouissive. On a aimé les
mêmes épisodes avec mon copain Shang, mais j’ajoute au palmarès «
The Doctor » : un docteur qui teste le seuil de tolérance à la douleur de son
patient ; après matraquage au marteau et plantage de couteau dans la tête,
l’autre éprouve enfin quelque chose ; « C’est bien ce que je pensais :
vous êtes parfaitement normal », conclue le doc. Ravageur et énorme.
(Gols – 06/10/08)
Boat (2007) est un étrange voyage
commenté en voix off : une femme est embarquée sur un bateau pour un trip
hébété qui l’emmène vers une destination inconnue. Lynch tente
le truc des images vidéo banales qui deviennent chargées de mystère par la
seule force de l’imagination et de l’évocation. Ca marche : le film est
très tenu, réalisé en caméra subjective comme s’il nous
embarquait nous-mêmes dans son univers. Un gros plan sur une spirale de cordes, une main
qui attrape une manette quelconque, un plan nocturne sur le sillage laissé par le bateau,
et on plonge dans la Lynch touch. Le gars est bien toujours aussi sombre et abscons, et
c’est pour ça qu’on l’aime.
Enfin, Absurda (2007), extrait de
Chacun son Cinéma, est une merveille qui condense en 2 minutes toute la
fascination que Lynch éprouve pour le cinéma, et toute la fascination qu’il
nous fait éprouver. Sorte de prolongation de Inland Empire, c’est une
nouvelle proposition sur la force du regard, et surtout sur la condensation de celui-ci sur
l’écran. Un plan large sur une salle de ciné, quelques motifs plus ou moins
effrayants qui s’agitent sur la toile, un cri, quelques bribes de dialogues, une musique
hantée, des ruptures de ton qui arrivent comme des couperets : c’est magnifique,
abstrait certes mais habité comme c’est pas permis. Et ça soulage de voir que
Lynch n’est pas devenu le pur réalisateur de concepts qu’il laissait
apparaître dans Inland Empire. Son cinéma est toujours aussi hypnotique.