Par Édouard Husson, historien de l'Allemagne contemporaine. Retour sur la
débâcle du SPD en Hesse, Merkel va devoir soutenir Opel, les industriels
européens attendent un geste de relance du gouvernement allemand, radiographie des
Länder les plus dynamiques. Ma semaine allemande : épisode 15.
Vendredi 14
novembre 2008
Le prix de l’humour politique involontaire est décerné à Franz
Müntefering pour l’entretien qu’il a accordé au
Spiegel de la
semaine du 10 novembre. Il y affirme n’être pour rien dans la débâcle du
SPD en Hesse – Madame Ypsilanti, qui voulait former une coalition de gauche
incluant
Die Linke a perdu le soutien de quatre membres du SPD au moment du vote. De deux
choses l’une : si le secrétaire général du SPD dit la
vérité, il révèle son incapacité à saisir l’enjeu
que représentait la formation de cette coalition pour les prochaines élections
générales (septembre 2009) et l’on peut douter de sa capacité à
diriger la future campagne du SPD aux élections générales de septembre 2009;
s’il avait au contraire conscience de l’enjeu, c’est qu’alors il ne dit pas
la vérité sur le comportement de la direction berlinoise face aux débats
internes au SPD de Hesse.
L’interprétation la plus clémente de ce qui s’est passé est que
MM. Steinmeier et Müntefering ont été satisfaits d’écarter Madame
Ypsilanti, dont l’étoile aurait grandi dans le parti – au
détriment de l’aile schroederienne – si elle avait réussi
à constituer un gouvernement SPD-Verts-Die Linke. Et il est probable qu’ils suivaient
l’affaire de très près et ont beaucoup fait pour que « l’union
de la gauche » échoue en Hesse. Ils finiront par la faire, pris de panique devant
les mauvais sondages, dans quelques mois, sans Madame Ypsilanti, dont le talent politique leur fera
défaut.
Lundi 17 novembre 2008
Effet saisissant, lundi matin 17 novembre, des unes juxtaposées de toute la presse
quotidienne allemande. Les gros titres sont consacrés aux difficultés d’Opel.
En-dessous, peu visible, un titre sobre sur le sommet du G20 à Washington. Madame Merkel a
d’ailleurs cru bon de parler des difficultés financières du constructeur
automobile, qui est une filiale de General Motors, lors de son bref séjour aux
Etats-Unis.
Finis les discours sur les entreprises transnationales : Opel est allemand, l’a toujours
été et il s’agit de soutenir l’entreprise sans que l’argent aille
dans les caisses de General Motors. Dans les années 1950, on
disait,
« Ce qui est bon pour GM est bon pour les
Etats-Unis ». Quel plus frappant symbole du déclin de la puissance
américaine que la faillite annoncée de General Motors ? Mais l’Allemagne
n’entend pas sacrifier l’une de ses marques les plus prestigieuses sur l’autel de
la solidarité transatlantique. L’après-guerre est définitivement clos :
l’Allemagne prend ses distances avec les Etats-Unis.
Le chancelier sait qu’elle va devoir soutenir le constructeur automobile, même si son
ministre des Finances SPD, Peer Steinbrück, persévère dans la raideur auquel il
a accoutumé l’Europe depuis de longues semaines, expliquant que soutenir Opel, ce
serait ouvrir la boîte de Pandore du soutien à l’industrie (automobile)
allemande dans son ensemble. Il y a un mois, Madame Merkel refusait à Nicolas Sarkozy un
fonds de soutien européen au secteur bancaire ; à présent, c’est
Monsieur Steinmeier, futur candidat SPD à la chancellerie, qui réclame un fonds
européen pour l’industrie automobile ; et, à Paris, on efface mesquinement la
déconvenue passée en faisant part aux Allemands de doutes quant à
l’utilité d’un tel fonds. Il faut dire que l’Etat soutient
financièrement en France, depuis le début de l’année, les achats de
voitures « écologiquement correctes » ; cela met hors d’eux les
constructeurs et les dirigeants allemands qui y voient un moyen détourné de
subventionner, sur le marché français, les « petites voitures »
françaises au détriment des « grosses cylindrées
allemandes ».
Mardi 18
novembre 2008
Il est évident que les dirigeants politiques européens n’ont pas encore pris la
mesure de la crise, ni à Paris ni à Berlin. Le président français veut
faire servir la crise à l’amélioration de sa cote de popularité. Le
chancelier allemand et son gouvernement de « grande coalition » sont plus
désintéressés mais ils réagissent avec une grande lenteur face aux
difficultés qui s’amoncellent en faisant comme si l’ordo-libéralisme
allemand pouvait résister seul à la vague déferlante de la crise. Pour faire
sortir le gouvernement allemand de sa torpeur dogmatique, 47 industriels européens lui ont
lancé, mardi 18 novembre, à Berlin, un appel à montrer la voie dans la mise en
œuvre
« de mesures de relance budgétaire d’une ampleur
exceptionnelle ».
Mercredi 19 - Jeudi 20 novembre 2008
L’Institut de recherche économique Prognos a réalisé pour le magazine
Junge Karriere (Handelsblatt) un classement des régions d’Allemagne en
fonction de leur attractivité pour les jeunes entrepreneurs et innovateurs. A
première vue, la carte confirme le « différentiel nord-sud »
qui est devenu un lieu commun de la géographie de l’Allemagne : l’Allemagne du
Sud est devenue plus riche, plus innovatrice que l’Allemagne du Nord. Ce clivage nord/sud
(plus précisément nord-est/sud-ouest), qui représente une inversion par
rapport à la République Fédérale des années 1950-1970, où
les centres industriels du nord - depuis lors laminés par la crise du charbon et de
l’acier - tiraient la croissance.
Effectivement, sept des dix lieux les plus attractifs pour les jeunes entrepreneurs et innovateurs
se trouvent de part et d’autre d’une diagonale qui joint Düsseldorf à
Munich. Seul Hambourg reste, au nord-ouest du pays, un pôle de dynamisme incontesté,
du fait de son rôle portuaire. Deux surprises, cependant dans le classement : la
région de Berlin témoigne d’une capacité d’attraction
jusque-là insoupçonnée ; on n’a plus seulement affaire à la
capitale artificielle d’un pays dont le centre de gravité économique se trouve
quelque part entre Francfort et Stuttgart ; deuxième surprise : Iena prend la
deuxième place du classement en terme d’attractivité pour jeunes entrepreneurs
et innovateurs.
Une deuxième bonne nouvelle pour les Länder de l’Est au moment où
l’évaluation internationale de l’OCDE sur les systèmes scolaires en
Europe (Etude PISA) menée en 2006, et dont les résultats analysés ont
été publiés la semaine dernière, classe, pour l’Allemagne, la
Saxe en tête devant la Bavière. Dans les deux cas, c’est parce qu’on a
reconnu une valeur certaine au socle industriel et scientifique de l’ancienne RDA, les deux
enquêtes le disent, que ces bons résultats sont obtenus. A Iena, c’est à
la fois la tradition de l’Université et la reconversion réussie de Carl Zeiss
que l’on a pu attirer les centres d’innovation (Max Planck-, Leibniz- et Fraunhofer
Gesellschaft). Dans les lycées de Saxe, la tradition de l’enseignement
d’excellence des sciences n’a pas été engloutie dans les restructurations
de la réunification.