J’ai été invité par les étudiants de Paris 11 pour donner une
conférence sur les réseaux sociaux et la politique. Je me suis dit que
j’allais reprendre du début (et commencer par citer quelques passages du Peuple
des connecteurs). D’abord, donner à ruminer une citation de Nietzsche,
paragraphe 4 du Gai savoir.
Le nouveau cependant est dans tous les cas le Mal en tant que ce qui veut conquérir,
fouler aux pieds les anciennes bornes des frontières et les anciennes piétés
; et seul l’ancien constitue le Bien ! Les hommes bons de chaque époque sont ceux
qui labourent à fond les anciennes pensées, et qui les font fructifier ; ce sont
les cultivateurs de l’esprit. Mais à la fin tel champ ne rapporte plus et sans cesse
il faut que le soc de la charrue du Mal vienne le remuer de nouveau.
Les six degrés de séparation
En 1929, l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy pressentit l’avènement
d’un nouvel ordre social. Il imagina que nous étions tous connectés les uns
aux autres par l’intermédiaire des amis de nos amis. Plutôt que de recevoir
des informations venant d’en haut (gouvernement, journaux, patron...), nous étions,
selon lui, capables de communiquer transversalement les uns avec les autres.
Cette idée resta d’ordre poétique jusqu’à ce que le sociologue
Stanley Milgram se demande combien d’intermédiaires séparaient effectivement
deux personnes choisies au hasard. En 1967, Milgram proposa à des habitants du Nebraska et
du Kansas d’envoyer une lettre à un Bostonien dont ils n’avaient jamais
entendu parler.
– Quand je demandai à un ami intelligent par combien d’intermédiaires
devraient passer les lettres, il estima qu’il en faudrait au moins une centaine, expliqua
Milgram.
À sa grande surprise, les lettres parvinrent à leur destinataire en passant par six
intermédiaires en moyenne. La légende des six degrés de séparation
était née : nous ne sommes pas socialement très éloignés les
uns des autres. L’humanité forme un petit monde où nous nous connaissons
indirectement presque tous.
L’idée de cartographier la société était née. Il fallut
attendre la fin des années 1990 pour que les premières cartes apparaissent, et
surtout les années 2000 et l’apparition des réseaux sociaux pour obtenir des
cartes détaillées.
Les trois familles de réseau
À quoi pouvaient bien ressembler ces cartes ? Le 8 janvier 1959, à la suite de Che
Guevara, Fidel Castro entra dans La Havane et chassa le dictateur Fulgencio Batista y Zaldivar.
Cette prise de pouvoir entraîna le durcissement de la guerre froide. L’URSS apporta
son soutien économique à Cuba puis installa sur l’île des missiles
balistiques. La peur de l’embrasement nucléaire était à son comble.
En Californie, dans les bureaux de RAND Corporation, Paul Baran reçut pour mission de
dessiner un système de communication permettant de résister à une attaque
atomique. Cet ingénieur de 38 ans, qui venait de quitter une société
pionnière dans la fabrication d’ordinateurs – domaine qu’il
jugeait de peu d’avenir –, fut malgré lui ramené à
l’informatique. Il analysa les réseaux de communication existant au début des
années 1960 et découvrit qu’ils étaient de deux sortes.
- Dans un réseau en étoile, toutes les stations communiquent avec une station
centrale, le nÅ“ud du réseau. Il suffit qu’elle soit détruite ou
victime d’une panne pour que le réseau s’effondre. Cette architecture
hautement centralisée ne possède aucune robustesse (entreprise pyramidale,
dictature avec dictateur au sommet…).
- Le plus souvent, les réseaux en étoile s’interconnectent entre eux par
l’intermédiaire de leur nÅ“ud et forment une architecture
décentralisée. Si les nÅ“uds sont faiblement interconnectés, le
réseau reste vulnérable (liaisons aériennes avec des aéroports qui
jouent le rôle de hub).
– La question devint de trouver comment construire une structure fiable à partir de
composants vulnérables, expliqua Paul Baran.
En 1964, il proposa un nouveau type d’architecture : le réseau distribué.
Dans un tel réseau, qui forme un filet au maillage étroit, aucun des
nÅ“uds ne joue un rôle prédominant. Tous les nÅ“uds
s’interconnectent à d’autres nÅ“uds : si l’un d’eux
est détruit, les communications restent néanmoins possibles. Cette architecture,
bien plus résistante que l’architecture centralisée du réseau en
étoile, apparaît aussi plus résistante que l’architecture
décentralisée. Le réseau distribué est, en fait, un réseau
hautement décentralisé (réseau routier).
Les militaires, habitués à vivre dans un monde dominé par la
hiérarchie, apprécièrent peu la suggestion de Paul Baran. De son
côté, l’opérateur téléphonique AT&T déclara la
solution techniquement irréalisable. Pourtant, Internet n’allait pas tarder à
voir le jour, suivant cette topologie imaginée par Paul Baran mais sans s’appuyer
sur ses travaux, plusieurs personnes et institutions pensant chacune des bouts d’Internet
sans encore le savoir.
Internet a poussé sans que personne ne le décide, le planifie, le commandite.
Aujourd’hui, il interconnecte 2 milliards d’hommes et de femmes. C’est la
démonstration que en l’absence de chef et de coordination top-down nous pouvons
construire de grandes choses..
J’en reviens aux réseaux sociaux naturels (ceux observés par les
sociologues), comme à ceux que nous créons sur Facebook ou Twitter.
Spontanément, ils adoptent cette topologie distribuée et hautement
décentralisée imaginée par Paul Baran. Il y existe des étoiles, des
gens plus connectés que d’autres, mais les branches aussi s’interconnectent.
Centralisé ou décentralisé
On dit toujours que Facebook avec ses 400 millions d’utilisateurs est le plus grand
réseau social. Faux. Le Web est déjà un réseau social. Pensez aux
blogs, aux forums, aux sites communautaires comme 4chan...
Tous ces sites ne se contentent pas de lier entre elles des informations, mais surtout, avant
tout, les gens qui les produisent et qui les discutent (je les appelle les
propulseurs). Pourquoi Facebook est-il devenu si populaire ? Parce qu’il
facilite l’interaction. Mais cette facilité a un prix faramineux.
Le Web est un environnement décentralisé pour créer un réseau social
décentralisé. Facebook est un environnement centralisé pour créer un
réseau décentralisé. Le résultat est en apparence identique, mais
j’insiste sur les dessous, décentralisation dans un cas, centralisation dans un
autre.
C’est un peu comme si je vous parlais de deux voitures allant à la même
vitesse, possédant les mêmes caractéristiques, l’une avec un moteur
essence, l’autre un moteur diésel. Si vous n’êtes pas un fan de
mécanique, vous vous fichez certainement du moteur tant que la voiture vous aide à
vous déplacer. De même, tant que vous utilisez les réseaux sociaux pour
badiner, le moteur ne pose guère de problème. Il en va tout autrement si vous
êtes engagés politiquement.
La révolution iranienne de 2009
Facebook et Tweeter ont bien sûr aidé les Iraniens à se coordonner et
à communiquer avec le reste du monde mais, parce que ces réseaux reposent sur des
environnements centralisés, ils ont été tout de suite pris en main par le
gouvernement iranien.
Rien de plus facile que de repérer les leaders, de faire circuler leurs photos, de les
traquer, de les emprisonner... Il suffisait d’aller sur Facebook ou sur Twitter, deux lieux
centralisés. C’est un peu comme si les résistants durant la Seconde Guerre
mondiale donnaient l’adresse de leurs réunions aux nazis.
Si un gouvernement, même totalitaire, ne peut de but en blanc couper Internet, dont
dépend aujourd’hui l’économie, il peut en revanche bloquer certains
sites, les ralentir, les espionner à loisir.
Quand on se trouve dans un pays politiquement agité, il est donc important de faire
attention aux environnements qui sous-tendent les réseaux sociaux. Si on veut faire la
révolution contre le totalitarisme, qui se traduit souvent par un excès de
centralisation, il faut utiliser des outils antinomiques, c’est-à-dire se glisser
partout sur le web, de préférence à travers des services P2P qui
garantissent l’anonymat, freenet par
exemple.
Mais en démocratie
Vous allez me dire qu’en Occident nous ne trouvons pas dans la même situation que les
Iraniens. Vous avez raison. Si vous entendez vous engager dans un parti officiel et jouer le jeu
démocratique traditionnel, celui admis dans votre pays, utilisez des outils clé en
main comme Facebook.
Comme ils sont centralisés, vos opposants comme le gouvernement pourront vous surveiller
avec facilité, mais, comme vous êtes dans la légalité, ils exerceront
sur vous peu de pression.
En revanche, si avec ces outils centralisés vous sortez de la légalité, vous
aurez vite des problèmes. Est-ce si difficile de sortir de la
légalité ? Ne suffit-il pas de télécharger des films et de
les partager ? Ne suffit-il pas ainsi de militer pour une société de
l’abondance face à une société de la rareté ?
J’en reviens à la citation de Nietzsche. Les méchants d’une
époque deviennent souvent les bons d’une autre. Un réformateur commence par
être un méchant. En tant qu’opposant de la loi Hadopi, je suis dans le camp
des méchants, un jour si le gouvernement durcit sa position je devrais comme les Iraniens
obligatoirement passer par des outils sociaux décentralisés... pour échapper
à la chasse aux sorcières.
Ainsi pas besoin d’être un terroriste d’Al Qaïda pour attirer la suspicion
même en démocratie. Un autre exemple : vous militez pour la légalisation des
monnaies alternatives et le droit pour chacun de créer de la monnaie, pire vous mettez en
application vos idées. Vous êtes hors la loi dans les démocraties modernes
(ce qui montre bien que nous n’avons pas fini d’inventer la démocratie).
Vous le voyez, on a vite fait de se mettre en position tangentielle. Alors si vous êtes
tentés par des idées nouvelles, n’utilisez surtout pas les réseaux
sociaux centralisés. Ne commettez pas la même erreur que les Iraniens. Vous devez
construire vos réseaux sur le Web lui-même, suivant des structures
décentralisées, plus difficiles à surveiller, à verrouiller, à
infiltrer, à prévoir...
Pour résumer, Facebook et Twitter sont bons pour la politique à papa. Le Web reste
le seul réseau social qui nous permet de repenser la politique, et de repenser la
démocratie elle-même. En tout cas, si vous estimez qu’elle doit être
encore perfectionnée.
Bottom-up vs top-down
Pour terminer, il me parait important de rappeler la différence entre le top-down et le
bottom-up.
Le top-down, vous connaissez. C’est « Fait ça et tais-toi. » C’est
le système qui prévaut dans les organisations pyramidales et dans de nombreux
partis politiques. Les cadres définissent les mots d’ordre et organisent le travail
des militants. Dans ces conditions, les réseaux sociaux deviennent des outils de
communication, sortes de TV améliorées, pratiques pour récupérer des
adresses et compter ses rangs.
Pour moi, en France, les partis en sont encore à ce stade. Il n’est d’ailleurs
pas étonnant qu’ils déploient tous leurs réseaux sociaux maison. Ils
ont bien compris que Facebook était facile à espionner et que les patrons de
Facebook disposaient d’une richesse inestimable, la carte sociale. Ils veulent alors
s’approprier cette richesse, tout en maximisant leur contrôle sur leurs membres.
Voilà pourquoi ils déploient des outils centralisés. S’ils
étaient progressistes, ces partis feraient un pas vers le réseau social
décentralisé.
Le bottom-up maintenant. Les Iraniens se sont organisés de manière
spontanée, en plusieurs points du pays, pour créer un mouvement d’ensemble
qui a grossi. Nous avons assisté au même phénomène en 2005 en France
avec les partisans du non lors des élections européennes. Comme pour Internet,
personne ne s’est décrété a priori le chef de ces mouvements. Ils sont
nés d’eux-mêmes, par une espèce de pression sociale tout azimut. Dans
le premier cas, je le rappelle, grâce à des outils centralisés. Dans le
second, à travers le Web d’une manière totalement
décentralisée.
Le bottom-up, boosté par les réseaux sociaux, ne garantit pas
l’indépendance. Lui aussi être une arme entre les mains des politiciens.
Obama, lors de sa près-campagne et de sa campagne 2007-2008, nous en a fait la
démonstration. Dans une moindre mesure, Ségolène Royal en 2006 lors des
primaires au PS. Le bottom-up peut-être organisé de manière top-down.
C’est une façon de profiter de l’intelligence collective, de la mettre au
service d’une structure de pouvoir traditionnelle. Cela est facilité lorsque le
bottom-up se fédère sur des outils centralisés.
A priori, en théorie, aucune méthode d’organisation n’est meilleure que
les autres. Tout dépend des combats, des situations. Il est en tout cas important de
prendre conscience du cadre dans lequel on agit.
- Top-down et obéissance.
- Bottom-up contrôlé top-down.
- Bottom-up spontané avec des outils centralisés.
- Bottom-up spontané avec des outils décentralisés, c’est ce que
j’appelle le cinquième pouvoir. Il nous a donné Internet, le Web, Wikipedia
dans une certaine mesure… et j’espère qu’il nous donnera une meilleure
démocratie dans un monde plus humain.