Le bruit d’un papier qu’on glisse sous la porte palière m’est parvenu
dans un demi-sommeil au petit matin d’hier. Tiens, je dis « le bruit
d’un papier qu’on glisse sous la porte » comme si je connaissais ce bruit
et pourtant je crois ne l’avoir jamais entendu. Comment peut-on re-connaître ce
qu’on ne connaît pas ? Je me suis rendormie, trop fatiguée pour que
la curiosité se fraie un chemin dans ma tiède torpeur.
Ce n’est qu’en me levant préparer mon premier café, à la vue de
l’enveloppe de papier kraft, que je me souvins de son chuchotemement matinal.
Intriguée, je la ramassai et l’ouvris. Elle ne contenait qu’une photo en noir
et blanc.
Au dos de la photo, ces mots : Black cloths. Appelant à ma rescousse mes
quelques cours d’anglais en dilettante, je fus fière de savoir le traduire en
« draps noirs », fierté peu propre toutefois à chasser ma
perplexité. Qui donc avait pu venir glisser cette enveloppe chez moi ? Que signifiait
cette photo ? Quel message portait-elle ?
Je cherchai d’abord des indices sur l’enveloppe. Après avoir constaté
qu’elle était vierge de toute inscription à l’extérieur,
j’en découpai les faces, au cas où le messager se serait compliqué la
vie à écrire à l’intérieur. Peine perdue. Aussi muette dedans
que dehors. Cependant, il me sembla que le papier kraft m’était familier ; la
couleur en était passée, comme… Mais oui ! Comme les enveloppes que mon
chef Henri utilisait pour toute sa correspondance personnelle au bureau afin d’en
économiser l’achat sur ses propres deniers. C’était un vieux stock
d’avant que notre entreprise ne nous distribue des enveloppes à en-tête depuis
maintenant plusieurs années. Henri, bien sûr ! Henri ? Oh non ! Je
m’étais toujours demandée si ses regards insistants trahissaient une
espionnite aiguë ou un soupçon de concupiscence. C’était donc
ça ! Et ce type antipathique et radin me poursuivait jusque chez moi pour
m’envoyer des photos suggestives ? Pouah ! Ni une ni deux, j’ouvris ma
boîte mail (chouette ma connexion est revenue !) et mes doigts coururent sur
le clavier :
Monsieur D.,
Je déteste les draps noirs et je vous déteste tout autant. Est-ce bien clair ?
Si l’idée à du mal à monter jusqu’à votre cervelle
tordue, je me ferai un plaisir de demander à la Direction Générale de vous
l’expliquer en détail, ainsi que les peines encourues pour harcèlement.
Sans mon respect,
A.F.B.
Refermant le capot du portable, je repris tranquillement le chemin interrompu vers la cuisine et
la machine à café. Dosette violette.
C’est alors que je me souvins brutalement qu’Henri était en déplacement
à Montpellier depuis vendredi. Il s’était plaint longuement sur le
dîner de vieux motards qu’il allait de ce fait rater et avait tout essayé en
vain pour y faire envoyer une autre personne de l’équipe. La peste soit de mes
réveils brumeux ; on ne devrait jamais rien entreprendre avant le premier
café. Je m’en resservis un deuxième pour émerger tout à fait.
Dosette grise.
Mais si ce n’était Henri, qui donc alors ? Que pouvaient donc évoquer
ces draps froissés ? Pourquoi donc d’ailleurs l’expression
« draps froissés » me semblait-elle faire écho à
quelque chose de profond, d’ancien ? D’où venait la sourde colère
vers laquelle ces mots me portaient ? Un troisième café, dosette grise,
m’éclaircit les idées : maman. Maman qui m’avait fait un sketch
quand j’avais seize ans parce qu’elle était rentrée de voyage à
la maison et avait trouvé son lit défait et les draps chavirés. Elle
m’avait tapé le scandale du siècle. Quoi, profiter de son absence pour
recevoir un homme, dans son lit et sans même changer les draps ni avant ni
après ? Une colère homérique, mais je ne m’étais pas
laissée faire : « J’y peux rien si ta vie sexuelle est un
désert et que tu es jalouse », je lui avais balancé. Et toc ! Oui,
ça ne pouvait être que ça. Elle s’était trouvé un gigolo
et tenait à me faire savoir qu’elle aussi les draps froissés, toussa. Mais
enfin elle était folle ou quoi ? Elle n’avait donc jamais lu Dolto ?
C’est super poison pour une mère d’étaler des trucs comme ça.
Un petit café (dosette violette), composer son numéro sur mon
téléphone. Répondeur, message :
Franchement, tu peux t’envoyer en l’air comme tu veux, j’en n’ai rien
à foutre. Tu l’as payé cher le type ? Je ne connais pas les tarifs pour
les vieilles peaux comme toi. Ne te mets quand même pas sur la paille, mon héritage
en dépend.
Riant intérieurement à l’idée de la tête que ferait cette
vieille bique en écoutant le message, je retournai la photo face contre table et me servis
un petit café pour fêter ça. Dosette dorée.
Réexaminant une dernière fois la photo avant de la déchirer puis la jeter
à la poubelle, je m’avisai que l’atmosphère qui s’en
dégageait était très masculine. Elle était donc allée chez
lui, tiens. Ah mais non, ça ne pouvait pas être elle, réalisai-je
brutalement. Parmi toutes ses névroses, ma mère était phobique des tissus
soyeux, fussent-ils de soie. Jamais jamais jamais elle n’aurait pu passer la nuit dans un
lit pareil, pas même une heure, même pour ça. Allons bon, le
mystère s’épaississait.
Au fait, pour glisser cette enveloppe sous ma porte, il avait bien fallu entrer dans
l’immeuble, gardé comme Fort Knox par trois codes digitaux et deux clés non
reproductibles ? Cette complexité, soit dit en passant, n’était pas sans
m’inquiéter : que ferais-je si je perdais les clés de mon studio, je ne
pourrais même pas dormir sur mon paillason ? Le propriétaire en
possédait sûrement un double, du moins je l’espérais.
Le propriétaire ! Bien sûr, le propriétaire, pourquoi n’y avais-je
pensé plus tôt ? Il avait lui seul moyen de pénétrer
jusqu’ici déposer ce pli ! Le propriétaire, évidemment !
Échaudée par mes deux précédentes fausses pistes, je pris le temps de
bien réfléchir en tournant la cuiller dans ma tasse à café (dosette
violette). Étudiée à froid, calmement, c’était la seule
hypothèse qui tienne la route. Il était le seul à pouvoir accéder
à ce pallier. Quant à savoir pourquoi il m’avait communiqué cette
photo, ma foi, ça pouvait s’expliquer assez facilement ; ce jeune gars avait
hérité de l’immeuble et occupait le deux-pièces mitoyen du mien. La
photo signalait tout simplement qu’il n’était plus seul dans la vie et
m’avertissait de façon non conventionnelle que je devrais bientôt partir.
C’était bien dans son genre d’artistico-bon-à-rien de procéder
comme ça plutôt que m’en parler directement. En réalité, je
n’avais pas trop le choix et il le savait bien : mon bail arriverait à
expiration dans les prochains mois et en tant que propriétaire il pouvait
récupérer l’appartement pour ses besoins personnels. Et merde, je ne lui
ferais certainement pas le plaisir d’attendre sa lettre recommandée !
Descendre à la poste en bas de l’immeuble, rédiger mon congé, remplir
le formulaire LAR. Et voilà, c’est moi qui pars, preuuums !
Remonter boire un café bien mérité (dosette dorée). Décrocher
le téléphone en voyant le numéro d’Akynou s’afficher.
« Allo ?
– Allo, Anna ? C’est Akynou ! Dis, tu as bien eu
l’enveloppe ? J’ai croisé ton mignon propriétaire devant ta
boîte aux lettres, je lui ai confié l’enveloppe avec la photo de la semaine
pour que ton absence de connexion ne t’empêche pas de participer au dyptique, saison 4, session
3. Ne suis-je pas une merveilleuse copine ? »
Je vous raconte tout ça, docteur, parce que c’est à ce moment-là que
mon cÅ“ur s’est mis à battre violemment alors que j’étais
tranquillement en train de boire un petit café (dosette noire) après le coup de fil
de cette amie et que j’ai appelé les pompiers. Dites-moi franchement : vous ne
trouvez pas que je joue trop ? Je me demande si une cure dans un établissement de
désintoxication… Comprenez bien : je n’ai probablement plus de boulot,
ça m’étonnerait que ma mère tienne à me revoir de sitôt
et dans trois mois je n’ai plus d’appart. Alors si vous connaissiez un
établissement correct, avec des draps de coton blanc… Une longue cure, je crois. Le
jeu rend fou non ? On devrait mettre les gens en garde. Quelle société de
merde !
Photo Michel Clerc.