infokiosques.net -
11 hours and 5 minutes ago
Download the attachment
img src=IMG/arton619.jpg alt= align=right width=300 height=175
onmouseover=this.src='IMG/artoff619.jpg'
onmouseout=this.src='http://infokiosques.net/IMG/arton619.jpg' class=spip_logos / div
class='rss_chapo'p class=spipJ'ai trouvé ce bouquin de 1977 dans une boutique Emmaüs,
pour 1 euro. J'ai mis deux jours à le lire. Je n'avais jamais entendu une parole aussi
sincère, sensible, engagée dans le domaine de la psychiatrie. Les auteurs ne se
cachent pas derrière des termes techniques, des concepts qui mettent une distance avec un
monde qui nous est si proche, bien que caché./p p class=spipKarlin et Lainé ont fait
une expérience : un film pour la télé (Antenne 2 à l'époque),
qui va se transformer en 7 heures de films sur La santé mentale des français. Ils ont
eu la chance, années 70 obligent, de pouvoir y développer un discours, de se mettre
en jeu. En parallèle, ils ont écrit ce bouquin, parce qu'il y avait trop à
dire sur toutes les personnes qu'ils ont rencontrées, pendant deux ans. Ils ont
rencontré des fous et des normaux, ils se sont aussi rencontrés eux-même dans
un jeu de va-et-vient entre normalité et folie./p p class=spipKarlin fait des films,
Lainé est psychiatre. Ils ont écrit ce livre (paru aux Editions sociales en 1977) en
utilisant le pronom personnel je, pas pour se disperser et faire un jeu rhétorique, mais
pour se complexifier, se densifier, mettre en avant le commun. C'est intéressant comme
lecture, on peut se reconnaître dans ce je, déjà la somme de deux
pensées, et ouverte à d'autres./p p class=spipCe n'est pas une position de principe,
de trouver du commun dans des vies de fous, de trouver tout fou, ou alors dire que les fous ne sont
pas fous. Cette expérience les a ébranlés, profondément. Les extraits
choisis sont émouvants, ou questionnants. Ils dénoncent et racontent
l'expérience de la rencontre. Ils sont aussi une lecture politique de la
société qui fabrique la folie./p p class=spipIl y est question d'un certain regard,
celui qui transperce les images pré-conçues, qui voit une personne et sa vie avant de
voir qu'elle est étiquetée malade mentale. Ce regard change tout, et m'a donné
envie de partager certains de ces textes, planqués dans un vieux bouquin qu'on ne trouve
plus que par hasard./p p class=spipi class=spipUn têtard dans la mare/i/p/div div
class='rss_texte'hr class=spip / h3 class=spip extrait 1 --- (pp.42-53)/h3 hr class=spip / p
class=spipUne fabrique de papier : le jour où j'y rencontre Antoine, il est un ouvrier parmi
les autres. Rien ne l'en distingue. Ils sont quelques-uns, solidaires, à constituer
l'équipe en poste qui veille auprès d'un monstre agité, soufflant une
humidité irritante, la machine à papier. Comme cela, ils semblent presque inutiles.
Soudain, une lumière vive - la sirène - la vaste feuille de papier que la machine
secrète, se brise. Tous courent, trouvent une place exacte, un rôle nécessaire.
Antoine sait comme les autres les gestes sûrs et précis qu'on attend de lui./p p
class=spipA l'heure du casse-croûte, la machine apprivoisée poursuit sans trêve
sa rotation productrice. Minuit : la fraîcheur de la nuit adoucit l'atmosphère. Pas
question de relâcher la vigilance, mais c'est un moment presque tendre./p p class=spipQui
pourrait dire qu'Antoine souffre, qu'il pleure parfois chez lui, au fond de son jardin ?... Ici
rien n'y paraît. Il est un ouvrier à l'oeuvre au sein d'une équipe. J'aurais pu
dans ce groupe être fasciné par un autre destin./p p class=spipIl est vrai aussi que
certains regards retiennent un instant, comme si l'on se gardait de prononcer une question : i
class=spipQu'y a-t-il de commun entre nous pour qu'un trouble et subtil sentiment de
déjà vu, reconnu, nous interroge au passage ?/i/p p class=spipPlus tard, j'ai revu et
entendu Antoine plusieurs fois, en reprenant les images et le son du film qui conservaient sa
présence. J'ai peu à peu trouvé la réponse./p p class=spipi
class=spipAntoine a mon âge. Son prénom est presque le mien/i. Il est ouvrier d'usine.
Depuis son adolescence, l'histoire de sa vie s'est tracée dans le rapport qu'il a
établi avec une machine, une entreprise, un système qui lui imposent un statut. Il a
tenu à n'être jamais rencontré ailleurs que sur son lieu de travail. i
class=spip Mon père, comme lui/i, a bâti son histoire dans ce même statut. Comme
lui, un destin l'a très tôt, dès les premiers temps de sa vie,
emprisonné dans un drame, une dette, puis, conduit à l'autre aliénation, celle
de l'usine et de l'exploitation./p p class=spipIl ne tient pas au hasard qu'Antoine me soit apparu
comme l'exemple de ce que le raisonnable contient de folie./p p class=spipAntoine est un homme
solide, planté. Mais son visage est grave. Il a la responsabilité de celui qui
témoigne. Victime ou accusateur ? Les phrases se suivent, peu à peu elles se
remplissent de sens, bousculent, précipitent des mots qui soudain éclairent un champ
plus large et dévoilent à travaers une plainte singulière, la
réalité des atteintes qui aliènent les hommes./p p class=spipAntoine n'a trahi
personne. Il s'est conformé aux exigences qui lui assignaient très tôt un
destin. Il est vrai qu'il y avait des risques à prendre d'autres routes que la sienne.
Maintenant, il est tard. Antoine a 46 ans. Il est marié, a deux enfants. Il est i
class=spipconducteur/i d'une énorme machine. Peu de chances existent pour le rendre à
lui-même et à tout ce qu'il i class=spipaurait pu/i devenir./p p class=spipPour
Antoine, il n'est pas facile de parler. Sa voix parfois se brise. S'il parlait, il pourrait bien
retrouver des rêves peuplés de vieux démons dont le temps, en passant, a
estompé l'image et atténué le souvenir. Le destin d'Antoine, c'est comme une
fausse sécurité. Il est fixé, mais au prix de quel sacrifice ? Son
frère aîné Pascal - i class=spipAgnus Dei.../i - a été
donné à une tante maternelle qui souffrait de ne pas avoir d'enfant. Antoine est
né dans le creux de cette absence. Avant de naître, il est l'autre./p p class=spipTout
est tracé depuis lors. L'espoir, un possible inattendu, c'est bon pour ses enfants.
Lui-même n'a plus guère à maîtriser d'images dans lesquelles se cabrerait
le désir. Il dit : i class=spipIl y a quelqu'un d'autre, j'aimerais pouvoir être
quelqu'un d'autre, devenir quelqu'un d'autre, mais devenir, comment faire ?... Il faut suivre son
destin... Comment en sortir de cette vie là ?/i Au village, on dit de lui : i
class=spipC'est un bon ouvrier/i. Il espère qu'on le pense. Il adhère le plus souvent
à la parole qui le décrit conforme au modèle de l'homme bien adapté :
bon fils, bon époux, bon père, bon travailleur. Ainsi s'accentue l'épaisseur
du masque choisi pour mieux cacher l'intensité du renoncement et du sacrifice. Antoine n'a
pas opté pour le voyage de la folie. Il a trouvé une autre place dans ce drame. Il ne
déroge en rien à ce qu'on attend de lui. Il est raisonnable. Pourtant, comme la
folie, son histoire avance en dérobant son propre sens. Son statut d'ouvrier recouvre les
déchirements de son drame personnel. Il peut ansi croire que sa tragédie se limite
à son histoire sociale : une réalité de classe prend le relais d'une
aliénation initiale comme pour la gommer. Une machine à laquelle s'adapter et une loi
à laquelle se soumettre le protègent de tout retour en arrière./p p
class=spipAntoine est né sous un signe négatif. Un vieux monde bâti sur le
sacrifice des désirs humains, lui en renvoie bientôt l'impérieux écho
qui lui affirme son renoncement comme seule possibilité vitale./p p class=spipUn signe
négatif : Tu ne seras pas toi, tu seras ton frère aîné donné
à cette autre femme./p p class=spipAntoine. On se prend à rêver. Les syllabes
se détachent, basculent, se recomposent en un autre sens. Antoine. EN - TOI - NE. Non en
toi./p p class=spipPauvre naissance ! En ce moment où s'arrachait son corps, PRÉSENCE
réelle, à l'image qu'on s'était faite de lui, n'est-ce pas une négation
qui signifiait sa personne et son désir propre ?/p p class=spipLa question, c'est bien celle
de la place et du signe. Sous quel signe cet enfant est-il né ? Quelle est sa place dans le
désir des parents ? Quelle est sa place dans la famille et dans le premier langage à
lui adressé ? Quelle est sa place dans le monde ?/p p class=spipIl n'y a pas là une i
class=spipsuccession/i de questions mais déjà l'ébauche d'une destinée.
Elle va modeler, modifier les images dans lesquelles se forme l'imaginaire, et la
représentation de soi-même dans les rapports au monde et au temps. Elle risque
même d'empêcher de trouver sa place dans le langage et dans l'Histoire, ou de la
réduire à celle d'une existence mutilée./p p class=spipLe désir propre
de l'enfant se trace à partir de ce qui le précède. Il fait de lui une
personne parlante, mais il l'inscrit i class=spipaussi/i dans la vie des hommes et des femmes de
notre temps./p p class=spipAntoine décrit sa vie comme la suite de l'histoire de sa famille
ouvrière. Son grand-père, son père, sa mère, un frère,
lui-même : deux cent vingt années données à l'usine. A 15 ans, son
père le fait entrer comme manÅ“uvre. Depuis, dans son propre temps, se
confondent celui de l'histoire familiale et celui de l'usine./p p class=spipAntoine pense qu'en lui
les moyens n'existent pas pour résister à ces lois : i class=spipIl me manquait
quelque chose, ne pas pouvoir.../i/p p class=spipIl est fasciné par une impossible
identification au frère aîné. Il l'imagine heureux, ailleurs. C'est sa raison
de vivre, sa raison aussi de rester enfermé dans ce rôle de substitut, à
combler la béance ouverte par le départ de Pascal, l'autre : i class=spipJ'aurais
voulu faire des tas de choses que je n'ai pas pu faire... ESSAYER D'ÊTRE COMME MON
FRÈRE QUOI. C'est toujours la question, revenir en arrière. Je n'ai pas pu faire.
J'aurais voulu être intelligent, je n'ai pas pu./i/p p class=spipAntoine ne se révolte
pas. Il se soumet à l'idée qui justifie les écarts de la puissance et tant de
vies gâchées, en invoquant l'intelligence comme un don qui tantôt pourvoit,
tantôt fait défaut. L'idéologie régnante vole au secours d'un autre
questionnement sur la distribution des destins et la négligence des espérances./p p
class=spipA l'école, Antoine peine pour apprendre. On l'abandonne. Il apprend seul à
lire et à écrire. Déjà, il lui semble qu'il lui manque quelque chose.
Pourtant il aime la musique tendre. Il est le préféré de sa mère. Son
père est sévère, parfois violent. A dix ans, il part garder les vaches, la vie
est dure à la maison. Il faut nourrir les parents. Nourrir, réparer, combler les
vides, c'est bien là la i class=spipvocation/i d'Antoine./p h3 class=spip*/h3 p
class=spipTrès tôt, Antoine est angoissé. Il se voit mal parti. Il dit : i
class=spipIl a fallu essayer de vivre, de s'en sortir, mais c'est dur de vivre, pour ma
génération. Les autres gars qui travaillent avec moi à l'usine, ils ont
souffert aussi./i Pour Antoine, les mutilations dont il souffre ne lui sont pas
particulières. Il sait que l'Histoire et le système social le solidarisent avec ses
frères de classe./p p class=spipLe temps du service militaire Antoine échappe
à sa destinée. Dans l'espace d'ailleurs, son identité prend un peu de jeu.
Antoine se libère pour une fois de l'angoisse qui l'étreint. Le désir entre
dans sa vie. Il rencontre une femme qui l'aime. Elle est d'un autre pays : une Autrichienne :
L'Autrichienne, comme il dit. Il est capable d'être aimé, d'aimer, l'aventure est
enfin accessible mais i class=spipailleurs/i, comme un rêve./p p class=spipElle rentre avec
lui au pays. Sa mère, sa soeur ne supportent pas. Son père le menace, couteau sur le
ventre. Affolé, rappelé à l'ordre de son destin, il éloigne la femme de
son amour dans un hôtel à la ville. Le lendemain, il veut la rejoindre, elle est
partie. i class=spipJe ne l'ai jamais revue.../i/p p class=spipParfois, ça lui revient. Les
espoirs perdus s'ajoutent au sentiment pesant de ce destin à ne pas être. Il dit aussi
: i class=spipElle était droguée, sous l'influence d'un banquier./i Peut-être
vaut-il mieux noircir le roman pour se protéger du regret. Il sait pourtant qu'elle
l'aidait, qu'elle appelait sa fuite./p p class=spipLorsqu'il parle du mariage, Antoine ne pense pas
au sien. La première image qui lui apparaît, c'est celle de son frère. Il a
réussi, il a fondé un foyer. Il est heureux. Quand plus tard, Antoine s'est
marié, il n'y avait personne. Ses parents voyaient en son épouse, comme en toute
femme, quelqu'un qui ne leur plaisait pas./p p class=spipQuelle fille pouvait, prenant Antoine,
plaire à ses parents ? Quelle femme aurait pu entrer dans sa vie sans qu'aussitôt ne
resurgisse la souffrance du départ du frère pour l'autre mère ?.../p p
class=spipA faire le bilan, Antoine retrouve l'angoisse qu'il a éprouvée à
être enchaîné à la place d'un autre. La conscience affleure. Il s'en
faudrait de peu qu'il reconnaisse l'origine de son malheur dans ce qui l'a destiné à
protéger sa famille de la violence des grandes blessures./p p class=spipHeureusement, la
machine. i class=spipIl n'y aurait plus rien, s'il n'y avait pas la machine./i L'usine, la faction,
cette humidité, le bruit précipité, heurté, assourdissant, la
poussière, la vibration, cette gigantesque menace adressée aux bras, au corps des
hommes. La machine happe la pâte à bois, puis dans un rapide et tortueux voyage quasi
intestinal, elle la transforme, la digère, la fait. Un ventre gigantesque conduit Antoine et
ses camarades. Un ventre gigantesque conduit par Antoine et ses camarades. A
l'extrémité s'enroulent des espaces blancs d'un papier vierge de toute
écriture, une peau fine sans cesse recréée./p p class=spipLa machine use,
sature. i class=spipDes fois, les jours de repos, on ne sait pas ce qu'on pourrait faire/i. La
machine domine les hommes qui la conduisent, mais elle est la preuve de l'existence d'Antoine. Elle
le sauve : i class=spipHeureusement qu'il y a la machine, autrement, il n'y aurait plus rien,
alors./i../p p class=spipAutrefois, le grammage se touchait à la main. Puis, un appareil
effectua ce contrôle. L'ingénieur vient le matin et consulte d'abord l'écran
électronique. i class=spipIl va le voir à lui, d'abord./i Il n'y a rien à
redire. La machine donne à Antoine la possibilité d'accomplir lui-même son
destin aliéné, d'y être actif comme s'il l'avait choisi./p p class=spipAinsi il
aime son métier, il s'est i class=spipintégré dans la machine./i Il a pris
part à sa mise en place, il s'y est fait autant qu'il l'a faite, ils se sont construits
ensemble. Mais, pour Antoine, hors de la machine, le risque est grand. i class=spipAu dehors...
rien, le vide, le néant./i/p p class=spipAntoine a deux enfants, Blandine et Marie. Elles
sont son espérance. Il donne à ses filles ce qu'il n'a pu avoir. Cela suffira-t-il ?
Il voudrait... i class=spipqu'elles soient heureuses, qu'elles puissent s'amuser/i. Elles font de
la musique et il en est fier. Il respecte leurs désirs profonds. Elles font de la musique et
il en est heureux : il attend d'elles la preuve que son propre destin n'est pas une fatalité
avec laquelle on ne puisse rompre./p p class=spipAntoine a renoncé à terminer les
tests qui lui auraient permis de devenir contremaître. Il a pensé que l'accès
à ces fonctions de maîtrise pourrait le conduire à faire un rapport sur un
accident corporel : du coup il a cessé d'écrire. Alors, il ne regrette pas./p h3
class=spip*/h3 p class=spipEtre l'autre, n'exister que pour réparer son absence, c'est vivre
dans le risque de la mort, être figé, fasciné par le miroir qui fait de lui le
symétrique négatif du frère. C'est aussi être contraint à
consacrer toutes ses forces à nier, demeurer ignorant que c'est l'autre qui le fonde en tant
que sujet aliéné. Le savoir serait détruire le frère, la mère,
lui-même. Antoine, mon frère, i class=spipl'autre/i, n'es-tu pas le plus atteint
puisque le statut d'un tel déni te condamne à un destin linéaire, inexorable
?/p p class=spipC'est une erreur de croire que la folie se repère en termes de scandale. Le
pire scandale est celui qui enferme dans un destin, trop accepté et trop conforme, où
tout s'organise pour éteindre le désir et nier la soumission à une telle
loi./p p class=spipL'aliénation d'Antoine se joue et se réplique sur deux
scènes conniventes. La scène d'une famille blessée où il naît,
attendu, imaginé pour réparer. Les regards se portent sur l'autre, parti, ailleurs,
imaginé pour réparer. Sa place, sa fonction sont désormais assignées
dans cette famille. Il doit devenir l'autre, en se confondant avec lui tout en le niant./p p
class=spipL'autre scène est celle de l'Histoire. Antoine est ouvrier, de nouveau lié
à la machine. En s'attachant à la machine, il prolonge son rôle de constructeur
des parents, de la machine, de lui-même, homme-machine. Il brouille ainsi plus amplement les
cartes de façon à ce qu'on perde la trace de son sacrifice dans la mutilation
sociale. Il peut transporter dans ce rapport-ci ce qui l'a signifié dans son premier statut,
puisqu'il y rencontre une loi aussi dure. Une loi communément partagée./p p
class=spipDans cette double contrainte, le cri d'un homme pourrait n'être pas entendu. La
voix d'Antoine s'éteint parfois. J'ai peine à l'entendre. C'est que l'action
surdéterminée de deux lois oppressives n'est pas facile à vaincre et sait
museler les plus grandes révoltes./p p class=spipi class=spipAntoine doit réparer,
mon père devait expier. Il était par sa mère rendu responsable de la mort
accidentelle d'un jeune frère, alors qu'il avait la tâche de le conduire à
l'école et de veiller sur lui. Je sais mieux maintenant pourquoi j'ai choisi Antoine. Le
destin de mon père est si proche du sien ! J'y retrouve la concordance entre une soumission
au désir d'expiation construit dans son rapport à une mère blessée, et
les nécessités de la classe à laquelle il appartenait. J'y retrouve la
connivence des deux scènes./p p class=spipUne question me vient en évoquant ce qui
dans un destin prend sens de sacrifice : ai-je bien mesuré ce que je dois au sacrifice de
mon père pour avoir pris le droit de transgresser la loi qui fixe des destins
d'exploités aux enfants d'ouvriers ? Et Pascal, saura-t-il jamais ce qu'il doit à
Antoine ?/p p class=spipMon père disait son aliénation. Le combat était pour
lui le moyen d'en maîtriser le sens./i/p p class=spipAntoine pourrait mieux comprendre son
aliénation, s'il participait activement à la vie syndicale qui anime l'usine. Qui
sait ? Ne risquerait-il pas ainsi de dévoiler à ses propres yeux ce qu'il a tant
besoin d'ignorer ? i class=spipJe suis les grèves. Je ne milite plus depuis la maladie de ma
femme. Il y a trop de problèmes à la maison, mais je tiens à mon syndicat./i/p
p class=spipi class=spipUn destin/i. Rien n'y a retenu le mouvement d'une vie, dans sa
précipitation vertigineuse d'une histoire singulière - un signe pris dans le fantasme
- vers une histoire sociale opprimante./p p class=spipDans la promptitude de ce passage, qu'on dit
destinée, s'est articulée la négation de soi-même et de son existence
propre. J'y ai reconnu la folie, comme l'innommable au coeur de la raison d'une souffrance
indicible. i class=spipCelle de mon père./i/p p class=spipi class=spipJe l'ai dit : mon
père était blessé par cette accusation de meurtre, plus lourde encore
lorsqu'elle ne s'énonçait plus. Le silence enferme de tels signes. Il les
développe comme des plantes nocives - leurs ramifications se répandent et
accompagnent les mouvements d'une vie. Elles trouvent toujours à s'agripper, à se
nourrir plus loin. La réalité de la vie de mon père s'ouvrait à lui par
des chemins, dont la plus directe ligne guide vers le statut d'une classe opprimée. Enfant,
j'admirais sa fierté, ses combats... Je m'interrogeais aussi sur sa souffrance. La condition
d'homme-machine exploité arrachait du sens à cette parole qui, si tôt, exigeait
de lui l'expiation. En retour, l'injustice sociale qui l'atteignait comme ses frères de
classe prenait pour lui une signification particulière : elle répliquait la
condamnation prononcée par sa mère./p p class=spipGrâce à mon
père, j'ai toujours su comme une pré-science que la folie est en dehors des
personnes, que certains la confondent à leur parole, que d'autres en nourrissent une
souffrance qui se mêle à leur vie, même si rien d'étranger ne les
sépare des autres./p p class=spipA l'usine, il assumait cette répétition
oppressive en luttant. Il narguait son destin par l'orgueil qu'il manifestait de la perfection des
pièces qu'il ajustait, de la qualité de son travail. Il déchiffrait les
mécanismes et les ruses de l'exploitation sociale dont il était victime. Il la
dénonçait, la combattait résolument, sans trêve. Il construisait un
monde./p p class=spipHors de l'usine, je l'ai souvent connu autre, victime, de nouveau hanté
par l'angoisse de je ne sais quelle malédiction. Il m'a fallu du temps pour comprendre
combien il est difficile de parer à une telle menace, lorsqu'elle se reproduit sans cesse en
écho d'une rive à l'autre : du lieu de l'enfance à celui du travail et des
rapports sociaux. Puis en retour, d'un statut social à celui d'époux, de père,
dans cet espace où chez l'adulte se découvrent à nouveau les zones de
l'enfance, restées sensibles./p p class=spipMon père, consolidé dans son
destin par la continuité de son rôle d'opprimé d'un temps à l'autre,
était aliéné par une vie qui n'en finissait pas de signifier./i/p p
class=spipJe ne voudrais pas qu'on puisse un instant croire que dans ma conviction, il suffirait
d'un signe précoce pour que désormais tout soit dit, joué,
déterminé dans la réalité d'une société - i
class=spipqu'elle autorise ou interdise que les humains s'épanouissent ou se disposent en
des rôles inégaux/i. C'est lorsque le drame social se saisit d'un être,
né sous un mauvais signe, et qu'il lui assigne une place de proscrit ou d'opprimé,
qu'un destin naît de cette réplication./p p class=spipAntoine n'est pas fou, mais pour
lui aussi, l'espace a manqué i class=spipentre les deux scènes sur lesquelles il a
joué son rôle, celle du fantasme qui originait en lui le sujet, celle de l'Histoire
sociale qui choisissait sa place dans une symphonie créatrice./i Oui, l'espace a
manqué pour que son désir lui autorise une histoire personnelle et librement
maîtrisée. La confusion des scènes a imposé une logique
aliénante, et comme on le dirait de la folie, une destinée./p p class=spipSi la folie
est ici : au coeur de la folie, l'aliénation de classe, et complices, les altérations
du désir et l'assignation à une position opprimée, tracent une voie
inexorable./p hr class=spip / h3 class=spipextrait 2 --- (pp. 67-78)/h3 hr class=spip / p
class=spipi class=spipJ'ai connu Tosquelles. En 1958, dans le cours de ma formation, je lui demande
de faire un stage de plusieurs semaines à St-Alban. Il accepta. Il travaillait avec Gentis.
Ce fut pour moi un moment important. Saint-Alban s'ouvrait à la communauté. Il y
avait là des clubs, une vie sociale, une création par tous, des paroles renaissantes.
Pour moi, habitué à la rigoureuse clinique de mes maîtres, c'était une
nouvelle vision de mon métier. Avec d'autres expériences, insolites ou même
marginales, celle-ci a contribué à faire naître en moi une position de refus.
J'ai continué à apprendre, et j'ai su qu'à défaut d'une bataille nous
solidarisant, nous les psy., avec les grandes luttes sociales de notre temps, à
défaut de porter notre révolte jusqu'à un niveau politique et
idéologique global, nos entreprises, même les plus avancées, étaient
vouées à la récupération et à l'échec. Toute la question
est là. Saint-Alban a-t)il été récupéré ? Et si oui,
pourquoi ? Néanmoins, pour les gens de ma génération, des psychiatres comme
Tosquelles, mais aussi Bonnafé, Le Guillant, Daumezon, Balvet et d'autres encore, ont
protégé nos perspectives du désespoir. Ils ont mis un terme au système
le plus fixe et le plus répressif de l'asile : ils nous ont donné les forces pour ne
pas renoncer./i/p p class=spipQui alors rendre responsable de la présence de ces
institutions où se décomposent lentement des enfants dont je suis persuadé -
non sans raison, on le verra - qu'une majorité d'entre eux auraient pu, un jour, redevenir
comme les autres ? Le propriétaire [d'un institut médical que j'ai été
visiter en banlieue parisienne], persuadé par les médecins de l'aspect
irrémédiable de la maladie, ou le ministère de la Santé qui ne peut pas
ignorer ce qui se passe dans ces endroits ? Le prix de journée minimal d'un hôpital
psychiatrique en 1976 était d'environ 250 F par malade. Dans cet i class=spipinternat/i
médico-pédagogique, il était de 110 F ! Il est évident qu'à ce
prix-là, on ne peut faire que du gardiennage, et certainement pas engager les personnels
capables d'un véritable traitement psychologique. Tout a changé dans cet
établissement depuis notre passage. Le nouveau directeur y recrute en ce moment quatre-vingt
personnes, psychologues, psychiatres, éducateurs, moniteurs, etc. Le prix de la
journée a triplé en un an. L'un ne va pas sans l'autre... C'est bien à partir
du moment où au plus haut niveau la décision sera prise de ne plus cataloguer les
enfants dès leur plus jeune âge, de ne plus affubler le moindre comportement
différent d'une étiquette médicale qui le fixe à vie, de faire comme si
tous avaient une chance de s'en sortir et le droit qu'on leur en donne les moyens, qu'un mouvement
profond bouleversera toutes les structures de la santé mentale en France, en même(...)

|