La crise
grecque est-elle en passe de se transformer en crise européenne ? Tout
l’indique : Angela Merkel, la chancelière allemande, a brutalement durci le
ton, mercredi, devant le Bundestag, en exigeant quasiment une sortie de la Grèce de la
zone euro si elle n’est pas capable de redresser seule ses finances publiques et en
rejetant avec morgue toute critique de sa politique économique :
« nous n’allons pas abandonner nos atouts au prétexte que nos
produits sont peut-être plus demandés que ceux d’autres pays (...) Un
gouvernement économique européen doit s’aligner sur les États membres
les plus rapides et les meilleurs, pas sur les plus faibles ». Ses partenaires,
et en particulier Paris, continuent, eux, à affirmer leur soutien à Athènes
et estiment que Berlin a une part de responsabilité non négligeable dans la crise
grecque et dans les difficultés de ses voisins en menant une politique économique
non coopérative. Les points de vue semblent désormais inconciliables, les
préoccupations de politique intérieure semblant l’emporter en Allemagne.
Pourtant, la crise grecque semblait sur le point de se terminer, après l’adoption
par le gouvernement de Georges Papandréou, d’un plan de rigueur sans
précédent et le soutien affiché, lundi, par ses partenaires de la zone
euro : « toutes les questions politiques (à une intervention de
l’Union) ont trouvé une réponse », affirmait ainsi
Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe. La zone euro va-t-elle
résister à ce cavalier seul allemand ? Décryptage.
· Pourquoi Angela Merkel durcit-elle le ton ?
Parce que la chancelière est en campagne électorale. Angela Merkel doit en effet
conserver le

9 mai la
majorité aux élections régionales de Rhénanie-du-Nord-Westphalie dans
l’ouest de l’Allemagne. Faute de quoi la CDU et les libéraux du FDP au pouvoir
à Berlin perdront la majorité au Bundesrat, la seconde chambre du Parlement allemand.
Or, les sondages prédisent en ce moment un glissement à gauche de cette
région, la plus peuplée du pays. Les Allemands, très soucieux
d’orthodoxie financière, sont particulièrement hostiles à toute
idée d’une aide financière pour la Grèce. 80% d’entre eux sont
opposés, selon les derniers sondages, à ce que l’argent du contribuable coule
en direction d’un pays réputé, vu de Berlin, pour la longueur de ses
grèves et ses siestes. L’image xénophobe du Grec fainéant face à
l’Allemand travailleur est exploitée depuis des semaines par la presse populaire,
notamment par le puissant Bild, 12 millions de lecteurs chaque jour. Au-delà, Merkel
doit faire face aux réticences de son partenaire de coalition, le Parti libéral, qui
a fait des baisses d’impôt son cheval de bataille. L’appel à
l’orthodoxie financière de l’Allemagne, qui irrite ses voisins, tombe au moment
où le Bundestag s’apprête à voter, aujourd’hui, un déficit
budgétaire record de 80 milliards d’euros. Très en dehors du cadre
fixé par le pacte de stabilité. (partie écrite par Nathalie Versieux, à
Berlin)
· Les Européens sont-ils vraiment prêts à
aider la Grèce ?
Depuis le
Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement du 11 février
dernier, les vingt-sept répètent sur tous les tons qu’ils sont prêts
à acheter de la dette grecque en cas de nécessité afin de desserrer le
collet des taux d’intérêt très élevés que
réclament les marchés pour prêter à la Grèce et qui, en
année pleine, risque de lui couter 0,5 % de son PIB. Certes, Berlin n’a pas
été facile à convaincre et, selon certaines sources, Nicolas Sarkozy, le
chef de l’État français, a dû tordre le bras d’Angela Merkel
avant le sommet du 11 février pour qu’elle accepte d’afficher sa
solidarité. Depuis, les réunions techniques se sont multipliées afin de
mettre au point un mécanisme d’intervention qui ne contrevienne pas aux
traités européens et en particulier à l’article qui interdit à
un pays de la zone euro de prendre à sa charge la dette d’un de ses partenaires.
Lundi 15 mars, les ministres des Finances de la zone euro ont ainsi écarté,
à la demande allemande, la possibilité que la Commission puisse emprunter sur les
marchés avec la garantie des États membres. On semble se diriger vers des
prêts bilatéraux coordonnés par la Commission. Ni le montant (même si
la somme de 20 à 25 milliards d’euros est avancée dans les couloirs), ni le
taux d’intérêt de ces prêts n’ont encore été
arrêtés. La mise en Å“uvre de ce mécanisme ne pourra être
décidée que par le Conseil européen : il sera, en tous les cas,
à l’ordre du jour du sommet des 25 et 26 mars.
Les déclarations de la Chancelière remettent-elles en cause cet engagement ?
On affirme, côté allemand, que ce n’est pas le cas. Mais comme l’a
répété mercredi Angela Merkel,
« un geste de solidarité
précipité n’est pas une bonne réponse ». En clair, il ne
faudra intervenir qu’en dernier ressort. Et les taux exigés par les marchés
(3 % de plus que les emprunts allemands à 10 ans) ne sont pas jugés
insupportables par Berlin, une différence majeure d’appréciation avec ses
partenaires. Quoi qu'il en soit, assure Didier Reynders, le ministre belge des finances,
« l’Allemagne paiera aux côtés de ses partenaires, car elle sait
que les déficits grecs sont aussi ses excédents ».
· Pourquoi ne pas laisser le Fonds monétaire
international (FMI) intervenir ?
Au départ, ce sont les Allemands qui se sont opposés à une telle
possibilité, alors même que les
Vingt-sept détiennent plus de quotes-parts au sein du FMI que les Américains. Pour
Berlin, qui partage la même monnaie qu’Athènes, cela équivaudrait en
fait à une intervention dans ses affaires internes... Jean-Claude Trichet, le
président de la BCE, a lui aussi jugé que l’appel au FMI serait une
« humiliation » puisque cela montrerait que la zone euro est
incapable de régler en interne ses problèmes. Est-il, par exemple, envisageable que
le FMI vole au secours de la Californie, entend-on à Francfort ? Mais tout le monde,
au sein de la zone euro, ne partage pas cet avis : ainsi, la Belgique ne voit pas pourquoi
la zone euro se priverait du FMI, mais en complément d’une aide européenne.
Cependant, les esprits ont évolué à Berlin ces derniers jours, la
chancelière n’excluant plus le recours au FMI en cas de nécessité.
Georges Papandréou, le premier ministre grec, a menacé hier, devant le Parlement
européen, de faire appel à l’organisation dirigée par Dominique
Strauss-Kahn si ses partenaires n’étaient pas capables de « mettre
sur la table un pistolet chargé » pour dissuader les marchés de
saigner son pays... Comme il l’a fait remarquer, il a déjà adopté un
« plan FMI » ce qui le dispensera d’un nouveau plan de
rigueur avant de bénéficier de l’aide du fonds. Pour Jean Pisani-Ferry, le
président du centre de réflexion Bruegel, « un appel au FMI par la
Grèce serait la pire des solutions, car cela montrerait aux marchés que les
Européens ne sont pas d’accord entre eux ». De fait, dans les salles
de marché, selon mes informations, on partage cette analyse: un appel au FMI signerait le
début de la curée...
· L’exclusion d’un pays de la zone euro est-elle
envisageable ?
Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand, a évoqué cette
idée dans une tribune publiée le 11 mars par le quotidien britannique des affaires,
le Financial Times. Angela Merkel a abondé en son sens mercredi : pourquoi ne pas
prévoir à l’avenir « une disposition dans le traité qui
permette, en dernier recours, d’exclure un pays de la zone euro si les conditions (de
contrôle des finances publiques, NDLR) ne sont pas remplies de façon
répétée sur le long terme » ? Cette proposition
n’a guère de chance de prospérer puisqu’il faudrait
l’unanimité des Vingt-sept pour décider d’une telle modification des
traités. Surtout, comme le note Jean Pisani-Ferry, « ce serait une option
nucléaire alors que l’Eurogroupe n’a même pas été capable
de faire des opérations de basse police : personne ne s’est
inquiété des finances publiques grecques depuis dix ans et aucun avertissement
officiel ne lui a été lancé ». En outre, une telle
possibilité d’exclusion déstabiliserait l’ensemble de la zone euro,
puisque les investisseurs n’auraient aucune certitude sur sa permanence
géographique. « Envisager l’hypothèse de l’exclusion
d’un État membre est absurde », a d’ailleurs tranché,
mercredi, Jean-Claude Trichet.
Ce n’est pas pour rien que le traité ne prévoit aucune clause de sortie,
volontaire ou non, de la zone euro. Cela étant, un État qui ne pourrait plus
supporter les contraintes de l’union monétaire peut, depuis l’entrée en
vigueur du traité de Lisbonne, quitter de son propre chef l’Union, ce qui impliquerait
par voie de conséquence, la fin de son appartenance à la zone euro. Mais aucun pays
n’y a intérêt : que vaudrait l’économie grecque dotée
d’une « nouvelle drachme » dévaluée et privée des
avantages du marché unique ?
Photos de l'Eurogroupe: Thierry Monasse (non reproductibles sauf autorisation)