Il est souvent difficile de mesurer concrètement la vitesse de transformation de notre vie
quotidienne à travers les usages des technologies de l'information. Toute innovation,
dès lors qu'elle est plébiscitée par le public - et c'est bien le seul
critère qui permet de déterminer qu'il s'agit d'une
innovation - s'intègre naturellement dans le corps social et ne devient
plus sujet ni d'émerveillement ni d'interrogation.
La loi de Moore nous a conduit ainsi au cours des quarante dernières années
à absorber dans notre environnement familier des objets dont la baisse de prix et
la facilité d'usage ont totalement dissipé les barrières d'adoption par le
plus grand nombre.
Deux puissants vecteurs ont ainsi récemment façonné la transformation
numérique de la société : la téléphonie mobile et le web.
Ils ont encore pendant la décennie 2000 opéré séparément. Ils
se confondent désormais rendant la transformation encore plus profonde et plus rapide. Ce
qui frappe dans cette phase de mutation numérique de notre société n'est
plus tant la vitesse d'intégration et de baisse de prix que le caractère cumulatif,
additif, des innovations qui transforment les objets par une sophistication croissante des
fonctionnalités mais surtout refaçonnent en continu les usages. Ce n'est plus la
sphère professionnelle qui est le cadre naturel de cette évolution comme aux
débuts de l'informatisation, mais la sphère privée où se
développent les innovations qui ensuite vont se propager dans le monde professionnel.
Teppaz Ballad, fin des
années soixante
La transformation s’accélère
Pour les sceptiques, dont nombre d'informaticiens, qui pouvaient juger ces évolutions
marginales car elles semblaient se cantonner au monde de la consommation, il faut se
replonger dans l’histoire de la dernière décennie pour mesurer à quel
point notre environnement quotidien a été transformé de façon
continue par ces objets.
La plupart des outils et services que nous utilisons maintenant ont moins de dix
ans. Notre perception du monde et notre capacité d’interaction ont
été transformés par l’omniprésence de ces outils. Or la
décennie 2010 sera encore plus féconde en bouleversements sur les marchés et
les comportements.
La téléphonie mobile n’existe que depuis le milieu des années
quatre vingt-dix. En 1991 le ratio du nombre de lignes téléphoniques fixes
par rapport aux abonnements mobiles était de 34 pour 1. C’est en 2003 que le
nombre d’abonnements mobiles a dépassé celui des lignes fixes. En 2009, le
ratio est de 3 pour un. Il y a actuellement 4,6 milliards d’utilisateurs de
téléphones mobiles dans le monde. Ce qui était un objet
réservé à une minorité de privilégiés à la fin
des années quatre vingt est devenu l’objet industriel le plus banal de la
planète faisant ainsi de la mobilité le moteur de la transformation de la
société.

Photo : Jeune Afrique 550 millions de téléphones mobiles en Afrique en
2013
Divers smartphones ont été proposés au marché sans grand
succès à partir de 2002 mais c’est l’iPhone introduit le 29 juin 2007
qui a déclenché le développement du marché et
accéléré le rythme d’innovations de l’industrie. En 2009,
l’iPhone est à l’origine de 55% de l’ensemble du trafic mobile sur
internet aux Etats-Unis. Les lecteurs MP3 existent depuis 1998; l’iPod a été
introduit en Octobre 2001 et 220 millions ont été vendus, soit 70% du
marché. 54% des téléphones des européens sont connectés au
réseau 3G. On estime que près de 250 millions de smartphones seront vendus dans le
monde en 2010 pour un chiffre d’affaires égal en valeur aux 800 millions de
téléphones mobiles classiques.
Le DVD est apparu en 1997 rapidement relayé en 2002 par la haute
définition sous deux formats concurrents ( HD-DVD et Blu-ray),
l‘industrie choisissant Blu-ray en 2008 et ouvrant la voie à
l’essor mondial de ce standard.
Le premier téléviseur à écran plat a été lancé
aux USA par Philips en 1997 pour 15000 $ pour 42 pouces. Le prix actuel est de 1000
$. A partir de 2004, les prix ont été divisés par deux chaque
année supprimant totalement du marché les écrans cathodiques. mais plus
encore dédier un grand écran de salon à la seule télévision
n'apparaît plus suffisant comme motivation d'achat. L'écran de salon devient "hub"
d'images numériques en se connectant directement au web.
Le système de GPS (Global Positionning Satellite) date de trente ans, mais c’est
à partir de 2004 que les PND (personal navigation device) ont commencé à se
démocratiser après que le gouvernement fédéral américain ait
décidé de ramener la précision de localisation à 15 mètres en
2000, puis à 3 mètres grâce à une innovation
technique (WAAS).
Même le plus ancien et le plus abouti des objets de savoir, le livre, est après
beaucoup de tentatives infructueuses gagné par la numérisation. Le premier eBook
doté d’encre électronique ( e-ink) est apparu en 2004 (Sony
Librié) mais c’est le Kindle d’Amazon grâce à sa
bibliothèque qui a fait réellement naître le marché fin 2007. Il
est vraisembable que l’iPad d’Apple amplifiera le phénomène et
déjà Amazon a ouvert sa bibliothèque numérique à l'iPad.
Et déjà, au cours de cette décennie, un cycle complet d'émergence de
nouveaux produits et d'érosion rapide de part de marché s'est engagé pour
les outils de géo-localisation. Cette fonctionnalité s'est facilement
intégrée dans les smartphones, Nokia, maintenant propriétaire de Navtek en
faisant un élément majeur de son offre OVI, et disposer d'un outil
dédié n'apparaît plus, dans la majorité des usages, justifié.
Bien entendu Google, fort de son avance, en fait également un point fort d'Android...
Aussi les fabricants de systèmes dédiés à la seule
géo-localisation (Garmin, Tom-Tom...), qui ont connu une croissance exceptionnelle entre
2005 et 2008, font face à la chute des prix et des volumes et doivent innover rapidement
pour apporter un avantage concurrentiel majeur.
Que réservent les prochaines années ?
Il est clair que l'innovation va continuer à se
déchaîner parce que les prix des composants vont continuer à baisser et que
l'appétit des consommateurs de la planète pour des outils simples, efficaces,
ludiques n'est pas prêt de se ralentir. Un des moteurs majeurs de transformation viendra
des progrès des logiciels, dans la brèche ouverte par les Apps d'Apple,
modèle maintenant imité par tous.
Nous aurons à notre portée et pour un faible coût plus d'outils pratiques
(et moins d'objets différents) pour gérer efficacement tous les
éléments de la vie quotidienne. C'est probablement dans les systèmes de
paiement que se développeront de nouvelles applications à l'instar du Japon et de
la Corée, mais aussi de l'Afrique, où le téléphone est devenu le
porte-monnaie courant. Bien entendu c'est le couplage des applications et des potentiels
techniques qui fera naître de nouveaux usages. Ainsi le couplage "géolocalisation +
réalité augmentée + reconnaissance d'images + paiement en ligne +
identification forte" offre un potentiel d'usages tout à fait ouvert.