Philippe Bilger démontre pourquoi la sanction de Dominique Rossi, accusé de ne pas avoir
assez protégé la villa de Christian Clavier, est inquiétante. Elle révèle
une privatisation du pouvoir présidentiel et risque de tétaniser l'administration.

A mon tour
d'offrir modestement un éclairage sur l'affaire de Christian Clavier ou la sanction de
Dominique Rossi, ancien coordonnateur des forces de sécurité en Corse. On a le droit de
choisir selon qu'on privilégie le sort de l'acteur ou le rôle de l'Etat. Ce n'est pas une
polémique née de rien. Pas seulement parce que les médias y ont attaché de
l'importance, mais surtout parce qu'elle se rapporte à une certaine conception de l'Etat de
droit. A ce titre, un magistrat, même non syndiqué, est tout à fait fondé
à s'y intéresser.
Ce n'est pas parce que Dominique Rossi affirme qu'il n'a commis aucune faute en l'occurrence, qu'il
faut le croire. Beaucoup, cependant, à l'exception d'affidés critiques par obligation,
n'ont pas hésité à venir à son soutien, soulignant son action remarquable comme
responsable de la sécurité dans l'île, succès validé par les statistiques.
On se demande ce qui se serait produit s'il avait usé, au moment crucial, d'une tactique
conflictuelle avec des conséquences probablement désastreuses. Lui aurait été
imputé, alors, un excès d'énergie contrairement à la mollesse dont on lui fait
grief aujourd'hui (site du Nouvel Obs).
Tétaniser les hautes administrations
Tout cela pourrait donner l'impression de Clochemerle en Corse si le mouvement indépendantiste
n'était pas à prendre au sérieux et si le limogeage de Dominique Rossi ne risquait
pas de tétaniser encore plus les hautes administrations, qui ne brillent pas structurellement
par leur audace. Elles risquent de se terrer encore davantage, où qu'elles exercent, sous
l'emprise angoissante d'un pouvoir sanctionnant même les meilleurs. Sachant que la
médiocrité ne constitue pas un obstacle insurmontable pour les promotions, il y aurait de
ce fait un étrange chassé-croisé dans la répartition des fonctions.
On lit que le président de la République aurait déclaré à son ami acteur
qu'il n'y avait aucune raison que celui-ci pâtisse de leur amitié. J'espère
également que Christian Clavier, à la suite de ces diverses péripéties dont il
n'est nullement responsable, ne subira pas un discrédit artistique, perdant des spectateurs
lassés par ce jeu devenu politique. A ce sujet, comment peut-on entendre sans rire des
ministres que la liberté d'expression n'étouffe pas dans l'espace du Pouvoir venir
souligner que le citoyen Clavier doit avoir autant de droits que les autres ? Comme si le
problème était là. N'empêche qu'il est très rare de voir d'autorité
l'appareil de l'Etat se déclencher, comme pour cette intrusion corse, avec une enquête et
une sanction administrative immédiate alors qu'aucune plainte n'a été
déposée et sans véritable préjudice (Le Parisien). D'une certaine manière,
Christian Clavier, qui n'en peut mais, se retrouve titulaire de plus de droits que le citoyen
ordinaire !
Personnalisation du pouvoir présidentiel
Force est d'admettre qu'en dépit des remous qui vont vite s'apaiser, une tradition
française semble considérer qu'une certaine forme de personnalisation du pouvoir
présidentiel - une privatisation de l'autorité régalienne -, non seulement n'est pas
incompatible avec la majesté républicaine mais en fournit la preuve la plus ostensible et
presque la plus légitime. Faire beaucoup pour ses amis n'est pas le signe d'un Etat qui
s'égare mais d'un Etat qui sait y faire. Il me semble que le président Sarkozy a
introduit une nouveauté dans ce processus. C'est que là où ses
prédécesseurs agissaient en douce ou au contraire se vantaient d'une superbe ingratitude,
lui n'hésite pas à afficher, à proclamer, à incarner sa capacité de
bienfaisance personnelle. Il en est fier, comme d'une marque de son statut, quand les autres se
voulaient en général plus discrets. Sans doute le président, qui sent l'humus
populaire, a-t-il perçu qu'à tort ou à raison, rien de nocif ne pourrait lui advenir
sur ce plan. Son épouse - qui habituellement prend garde à l'analyse qui peut être
faite de ses propos - a traité avec une relative désinvolture "le mélange des
genres" qu'elle admettait avoir pratiqué à deux reprises. Comme si cette double atteinte
était dérisoire et ne concernait pas la bonne qualité démocratique à
laquelle elle attache du prix, à l'évidence.
Je ne suis pas sûr que l'exigence d'une éthique publique et d'un pouvoir estimé
parce qu'estimable soit si peu partagée qu'on le dit. Au contraire, beaucoup reconnaissent
à juste titre qu'il n'est pas de petites entorses à la morale républicaine et que le
propre d'un Etat de droit, d'une démocratie exemplaire, c'est précisément de ne
jamais prêter au moindre soupçon, à la moindre équivoque. Au fond, l'Etat de
droit est l'Etat de la pleine lumière, quand les rumeurs, les insinuations ou les supputations
fausses ou avérées font le lit d'une République dégradée. Ils sont
nombreux, aussi, les citoyens qui ne sont pas prêts, au prétexte d'un soutien politique
inconditionnel, à abandonner l'espérance de valeurs et de principes qui les rendraient
fiers de leur pays, quels que soient ses habits partisans du moment. L'exigence d'une éthique
publique n'est pas jetée comme une illusion, comme un rêve impossible. Elle ne cède
pas sous le poids des conjonctures opportunistes. Elle demeure, sentinelle ou nostalgie. Elle tient
ferme.
François Fillon, dont on peut régulièrement constater la rigueur et l'absence de
démagogie, a déclaré au Figaro à propos de la mutation de Dominique Rossi : "Le
Gouvernement décide des nominations de fonctionnaires et ne rend pas de comptes sur ces
questions". Le Premier ministre n'use pas d'un ton aussi sec et définitif par hasard. C'est
moins le constat d'une approbation que l'envie de s'éloigner au plus vite d'un débat
douteux. S'il est évident que personne ne peut discuter une mutation qui relève de
l'autorité publique, le citoyen a le droit de penser qu'un Etat, au moins symboliquement, a
toujours à rendre des comptes. Nous avons encore en tête le slogan fort du candidat
Nicolas Sarkozy venant proclamer la nécessité d'un "Etat irréprochable",
entraînant avec lui, sur ce thème rebattu mais auquel il avait su redonner du lustre, une
majorité de citoyens.
Faut-il considérer que les beaux concepts des campagnes se dégradent forcément en
réalités présidentielles ? Un Etat qui a le devoir d'être irréprochable
accepte par là même d'être soumis aux reproches de ceux qui le jugeraient à
l'aune des faits et des décisions. Au-dessus de l'autarcie impérieuse des décrets
politiques, domine, toujours, le besoin de justice, le désir d'un pouvoir mesuré. Dans
ces conditions, le Gouvernement fait ce qu'il veut de Dominique Rossi mais l'esprit public n'en
pense pas moins. La légalité n'empêche pas d'interroger le coeur de la décision
: s'agit-il de l'initiative d'un Etat irréprochable ?
Depuis le début de cette polémique, je songe à la femme de César. Celui-ci,
pour la sauvegarde de son honneur, n'avait même pas supporté qu'elle puisse être
soupçonnée. C'était aux temps antiques.