
1e partie : Histoire du Carnaval
Aussi loin que l'on se projette, il semble que les hommes aient eu besoin de se défouler,
de briser l'ordre quotidien régulièrement. Le Carnaval n'est qu'une expression
récente, liée au christianisme, de pratiques beaucoup plus anciennes. Les
archéologues ont ainsi retrouvé des masques datant du paléolithique (- 15
000 / - 10 000 av. J.C.). Si on ne sait pas avec certitude quels usages les hommes en avaient
à cette époque-là, on sait par contre que toutes les civilisations antiques
avaient des fêtes orgiaques ritualisant le rythme des saisons et renversant les
hiérarchies sociales. Les masques y étaient présents, représentant
des esprits païens que l'Église combattra avant de les convertir en saints ou en
anges. Ainsi, l'Église a détourné les anciennes fêtes rituelles pour
leur donner des significations chrétiennes. Elle n'a par contre jamais réussi,
malgré plusieurs tentatives, à empêcher les débordements
blasphématoires du Carnaval. La Renaissance, l'avènement du capitalisme et de la
société moderne liée à la civilisation des mÅ“urs tentera
elle aussi d'interdire et d'encadrer des pratiques carnavalesques où les personnes
masquées, en plus de blasphémer, font fi de la sacro-sainte propriété
privée. Mais derrière les grandes parades publicitaires subventionnées, il
reste partout dans le monde une réalité sociale et populaire d'un Carnaval
contestataire toujours combattu et toujours renaissant.
I - Les origines païennes des fêtes chrétiennes
Les êtres humains ont depuis toujours ritualisé les changements de saison. Les
solstices d'été (21 juin) et d'hiver (21 décembre) marquent l'inversion du
raccourcissement et de l'augmentation des jours. Les passages de l'été à
l'hiver et inversement sont également prétextes à grandes fêtes
rituelles. La dichotomie hiver/été est sublimée par celle entre la mort et
la vie. De la thématique du passage de l'un à l'autre on tire celle du renversement
de toute chose. Ainsi, l'ordre quotidien est suspendu, tout ce qui n'est pas permis le reste du
temps le devient.
Avant le Carnaval tel qu'on le connaît, il y avait donc des fêtes du même type
un peu partout. Les Sacées à Babylone et les Saturnales à Rome inversaient
les rôles entre les esclaves et leurs maîtres et un condamné à mort
devenait quelques jour roi (avec tous les avantages liés à cette position), avant
d'être exécuté le dernier soir. A Rome, le culte de Janus avait fait du jour
de l'an (qui se situait en mars) un jour de travestissement. Puis lors de la première
pleine lune du printemps on vidait des coupes en proportion des années que l'on souhaitait
encore vivre... La fête juive de Pourrim est célébrée pendant le mois
d'Adar (qui tombe, selon la lune, en février ou mars) permet elle aussi le
déguisement, l'inversion des rôles et la transgression des règles. N'oublions
pas le culte d'Isis en Égypte, celui de Bacchus chez les Grecs, celui d'Odin en
Scandinavie ou la tradition celte de la Samain, le 1er novembre, qui est à l'origine de la
Toussaint et d'Halloween.
Le calendrier chrétien va s'inspirer de toutes ces fêtes. La « feste Toz Sainz
», la fête de tous les Saints en ancien français, correspond d'une part aux
cérémonies romaines instaurées par l'empereur Auguste en l'honneur de tous
les dieux. D'autre part, le choix de la date vient donc de la Samain, fête celtique du
nouvel an. Les coutumes païennes n'étant pas éradiquées, on institua au
XIe siècle la fête des morts le 2 novembre. Le tout finit par fusionner dans la
Toussaint qu'on connaît. Fêter les morts permettait d'entrer en contact avec eux.
Ainsi, dans certaines régions, on ouvrait le lit des défunts pour qu'ils s'y
reposent quelques instants ou on leur préparait un repas. La Samain (Samhuin) marquait le
1er jour de l'année celtique qui était divisée en 2 cycles de 6 mois. La
Samain se célébrait le 1er novembre mais les Celtes comptaient en nuits et non en
jours, de sorte que la célébration devait commencer le 31 octobre au soir. Elle
marquait le début du cycle hivernal, celui de la lutte entre les ténèbres et
la lumière. En effet, l'hiver avait pour les sociétés paysannes
traditionnelles un caractère ambigu et inquiétant (si le soleil ne revient pas), et
était une période d'inactivité. Bien sûr des
célébrations assez similaires existaient en Égypte et au Mexique, au cours
desquelles on célébrait la mort du soleil.
Au cours de la nuit de la Samain, les Celtes suivaient un cérémonial rigoureux afin
de s'assurer de la bonne année à venir. Les druides allumaient un feu sacré
sur l'autel afin d'honorer Been, le dieu du soleil, pour l'inciter à revenir. Ce feu
servait aussi à chasser les mauvais esprits. Ensuite, chaque famille recevait une braise
de ce feu avec laquelle elle allumait un nouveau feu protecteur dans son âtre, qui devrait
brûler jusqu'à l'automne suivant. La fête s'étendait sur plusieurs
jours et des festins étaient préparés.
Cette fête a une fonction d'intermédiaire entre les mondes humains et divins, ainsi
que entre les vivants et les morts. Pendant cette nuit, les esprits des trépassés
pouvaient revenir dans leur demeure terrestre et les vivants essayaient de les accueillir au
mieux. Par exemple, on leur laissait une place autour de la table ou près du feu... Les
masques et les déguisements avaient pour fonction de faire peur aux esprits ou de les
apaiser en leur ressemblant, voire de s'identifier à eux afin de s'en protéger. On
voit donc bien d'où vient Halloween. De même, la coutume des navets, raves ou
citrouilles évidées avait pour but d'effrayer les esprits. Mais elle est aussi
liée à la légende de Jack O'Lantern, un ivrogne et joueur de cartes qui
aurait berné le diable, mais comme le Paradis ne voulu pas de lui, il fut condamné
à errer sur terre après sa mort. Jack obtint cependant une braise du diable, qu'il
introduisit dans une citrouille évidée, afin de guider sa marche dans les
ténèbres.
Noël est une autre entreprise de récupération. Fêtée le 6
janvier, le 25 mars, le 10 avril ou le 29 mai, la naissance du Christ a été
variable avant que ne s'impose le 25 décembre. Cette date correspond à peu de
choses près au solstice d'hiver qui était déjà fêté par
des réjouissances accompagnées de sacrifices, au pied d'arbres consacrés.
La date de l'épiphanie, le 6 janvier, fut pour sa part choisie car on fêtait
à cette date l'apparition de Dionysos, dieu des esclaves, des pauvres et des riches (il
s'intéresse à la destinée de chacun). Lui aussi lié aux saisons, il
meurt avec le déclin de la végétation, pour ressusciter avec la
lumière croissante. Dieu de la végétation il est par extension dieu du vin
et de la fécondité. La tradition de la galette des rois n'est pas, à
l'origine, liée aux fameux rois mages. Il y avait déjà cette coutume
à Rome : le prisonnier roi quelques jours avant d'être exécuté
était sélectionnée par les gardes à l'aide d'une fève
cachée à l'intérieur.
La Saint-Valentin quant à elle est une reprise des rituels liés à la
fécondité avant le printemps, saison des amours. Les Romains
célébraient Lupercus (nom romain du dieu Pan), le dieu des troupeaux et des
bergers, destructeur des loups, présidant aux bois et aux pâturages. Les jeunes
filles écrivaient alors des mots doux qu'elles déposaient dans une grande urne.
Chaque jeune homme prenait au hasard une de ces déclarations et courtisait celle qui en
était l'auteur. Les Luperques, vêtus seulement des peaux des boucs sacrifiés,
couraient à travers la ville en frappant avec des lanières de peaux de boucs tous
ceux qu'ils rencontraient notamment les femmes. Celles-ci ne cherchaient pas à se
soustraire aux coups, parce qu'elles croyaient que cela favorisait la grossesse. Ces Lupercales,
assurant le départ d'une nouvelle année, symbolisaient l'intrusion du monde sauvage
dans le monde civilisé, celle du désordre dans la vie réglée, celle
du monde des morts dans celui des vivants, thématique qu'on retrouve dans le Carnaval.
Une autre pratique païenne liée à la fertilité, reprise par les
chrétiens, est celle de la décoration des Å“ufs. Des Å“ufs
décorés datant de la préhistoire ont été retrouvé en
Ukraine et cela se faisait en Égypte. Pâques, symbole de la résurrection du
Christ, est donc dans la continuité du symbole de (re)naissance. De plus, pendant le
Carême, l'Église interdit, entre autres, la consommation des Å“ufs.
Dès lors, on conservait les Å“ufs jusqu'à Pâques, où on
les offrait aux enfants.
Si Pâques est la fin du Carême, Mardi-gras en est le début, 40 jours avant.
« Carne Levare », Carnaval, et son apothéose le Mardi Gras, étaient, en
février, la période où l'on mangeait pour la dernière fois de la
cuisine grasse, avant d'entrer en quarantaine, la « quadragesima », mot qui a
donné « quaresimo » puis « carême ».
Le Carnaval ne se limite pas, au départ, à Mardi-gras. Il commence avec
l'épiphanie, dès le 6 janvier. Toutes les traditions païennes s'y retrouvent,
liées au renouveau printanier. Carnaval représente le chaos primordial avant toute
nouvelle création. Le prisonnier, « roi » pendant quelques jours avant
d'être exécuté (dans les Sacées et Saturnales), est devenu un «
Caramentrant » de paille et de bois, responsable de tous les maux, qui finit
brûlé. Parfois c'était un âne et pour ridiculiser l'Église on le
revêtait des vêtements épiscopaux et on le faisait officier à l'autel.
Or, l'âne symbolise notamment « satan », c'est-à-dire l'inverse de
l'ordre assuré par l'Église.
Carnaval a une filiation directe avec les saturnales romaines où les travaux cessaient,
les tribunaux et les écoles se fermaient, où il n'était permis
d'entreprendre aucune guerre, d'exécuter aucun criminel, ni d'exercer d'autre art que
celui de la cuisine. Chacun s'envoyait des présents et s'invitait mutuellement à de
somptueux repas. On donnait des spectacles, des combats de gladiateurs et on accordait la
liberté à quelques prisonniers. Les esclaves revêtus de toges blanches
ornées de pourpre prenaient la place de leurs maîtres ; ils pouvaient les
plaisanter, leur dire tout ce qu'ils voulaient et même se faire servir à table par
eux.
En tant que négation du quotidien Carnaval permet d'outrepasser les règles morales
et sociales. Grâce aux déguisements, aux masques, chacun peut oublier pour un temps
la misère, la maladie, la souffrance. Chacun peut changer de condition : les hommes se
déguisent en femmes, les enfants s'octroient des droits d'adultes. La réserve qui
régit habituellement les rapports sociaux disparaît.
II - Carnaval au Moyen âge : Rapports conflictuels avec
l'Église
À cette époque, seuls les hommes pouvaient investir l'espace public ; ils
étaient les dépositaires de la morale et des valeurs alors que les femmes
étaient seulement chargées de l'accueil dans les foyers. Cela change peu pendant le
Carnaval. Certaines se risquent à se masquer mais ne doivent pas être
repérées. Mais cette discrimination n'est pas catégorique puisque certains
carnavals ont toujours possédé des sociétés mixtes, comme par exemple
les Haguettes ou les Longs-nez de Malmedy, ou ont compensé en offrant un jour de
liberté complète réservée aux femmes, comme le Jeudi des Femmes
à Eupen. On remarque aussi que certains carnavaliers miment la gestation, la mise au monde
puis l'allaitement d'un bébé. Il existe même des régions où le
Carnaval est placé sous autorité féminine, celle des mères en
l'occurrence. Dans ces régions, elles s'habillent en homme et attaquent les mâles en
leur faisant sauter le chapeau, les arrosent, les maltraitent. A La Châtre (Indre), les
femmes du peuple s'assemblaient le Mardi Gras sur la grande place et y dansaient des rondes en
chantant les couplets les plus obscènes. Ailleurs, elles s'occupent d'un immense festin
qui se termine par une bataille où l'on se jette les restes dessus.
L'origine du mot « masque » reste aussi mystérieuse que les visages qu'il
cache. Il apparaît en 643 et pourrait venir du latin (sorcière) ou de
l'indoeuropéen (filet dont on enveloppe les morts). Dans le sud de la Provence, les
sorciers seront, jusqu'au XIXème siècle appelés des « masques ».
Pour se déguiser, on se contente souvent au Moyen âge de se noircir le visage avec
de la suie, de le dissimuler sous une étoffe ou de porter ses vêtements à
l'envers, coutures apparentes. Les premiers masques sont taillés dans la tête des
porcs tués à Noël (on se cache derrière la peau épaisse et
soyeuse ou le groin) ou dans une cagoule de peau de lapin. Les jeunes gens ainsi masqués
parcourent bruyamment les rues à la nuit tombée, chahutent les femmes, les filles
et les avares. Ils évoquent là encore d'une part les revenants et l'au-delà,
d'autre part la nature et le printemps qui va revenir.
Les nuits de pleine lune ces bandes rôdent, s'approchent doucement des maisons pour
soudainement crier, lancer des cailloux sur les volets, la porte et le toit, jouer parfois du
tambour, entrer dans les maisons et poursuivre les filles en quête de baisers, puis se
calmer et se taire, manger des crêpes et des beignets et boire sans jamais
révéler leurs visages. Parfois, ces expéditions se font plus furtives afin
de dérober un coq ou un cochon qu'on se partage au clair de lune.
Cette ambiance perdure alors jusqu'au soir de Mardi Gras, où l'autorité est
ouvertement entre les mains des masques. Les avares et les moralistes sont les premières
cibles, obligés d'offrir ripaille aux assaillants. Ceux qui travaillent ce jour-là
sont attrapés, juchés sur un âne, promenés et obligés de payer
à boire. On pouvait se masquer en plein jour, et le peuple usait largement d'un
privilège réservé longtemps aux seuls gentilshommes. Repas solide où
figurent comme pièce de résistance une oie ou un dindon, comme accessoires
obligés les traditionnelles crêpes, larges beuveries, mascarades sillonnant les
villes à grands fracas, bals échevelés, cavalcades...
Les vieilles femmes osaient à peine quitter leurs maisons de peur des attrapes du mardi
gras. On plaquait sur leurs manteaux noirs des empreintes de craie figurant des rats et des
souris, on attachait à leurs robes des torchons sales. Les théâtres ont
conservé longtemps la tradition de jouer les pièces les plus licencieuses dans les
derniers jours du carnaval, et la Comédie-Française elle-même
représentait le Don Japhet d'Arménie, de Scarron.
Les Arrêts d'Amour (1540, plaidoyer XII) racontent que des troupes de personnes
masquées, « en robes retournées, barbouillez de farine ou
charbon, faux visages de papier, portant argent à la mode ancienne »,
accompagnées de musiciens et de valets tenant des flambeaux, se présentaient dans
toutes les maisons où l'on donnait soirée, y entraient sans autorisation, faisaient
danser les demoiselles, offraient des dragées aux dames et proposaient des défis
aux dés. De telles libertés choquaient fort les particuliers qui, n'osant pas
résister ouvertement, « éteignent leurs lumières,
répondent qu'il n'y a personne, qu'on est couché, ou font sortir leurs femmes et
leurs filles par l'huis de derrière ».
Ces précautions n'évitaient pas toujours les injures, les querelles et les rixes.
Les valets des masques profitaient du tumulte pour voler, dévorer toutes les provisions de
l'office et débaucher les chambrières. Si bien que le parlement, assailli de
plaintes, dut à plusieurs reprises interdire la fabrication et la vente des masques. On se
masquait encore pour jouer aux jeux de hasard. Le jeu était d'ailleurs une des licences
caractéristiques du Carnaval. Le jour de mardi gras, après l'audience du grand
conseil, la cour elle-même jouait aux dés sur le bureau du greffier en
présence du public.
Le lendemain du Mardi Gras, le mercredi des cendres, donnait lui aussi lieu à de jolies
scènes, comme la « descente de la Courtille », des masques revenant de
Belleville le matin avec leurs déguisements ignoblement salis et déchirés,
hurlant des obscénités. Jules Janin raconte que cela dure toute la matinée,
« ceux qui passent insultent ceux qui regardent passer, les uns et les
autres se disent mille injures. »
Si l'Église intègre le Carnaval à sa liturgie, c'est parce qu'elle n'a pas
pu l'interdire. Elle essaya régulièrement de réduire sa portée
contestataire et ouvertement blasphématoire. Jusqu'au XVIIème siècle, la
période de Carnaval couvrait les quatre mois d'hiver. De nombreuse réglementations,
tant ecclésiastiques que laïques, tentèrent d'endiguer les excès
causés par ces bacchanales et finalement Carnaval fut réduit à trois jours :
dimanche, lundi, pour atteindre son apothéose le mardi gras.
Parfois ce sont les circonstances qui rapprochent de l'Église. Par exemple au Moyen
âge à Stavelot, les moines « guindaillaient » le jour de la Laetare en
se mêlant à la population locale dans des réjouissances mi-sacrées
mi-païennes. L'Église est ensuite intervenue pour interdire aux moines de quitter
l'abbaye à cette occasion. Il arrivait que l'on danse dans l'église, que l'on
chante la messe à l'envers. Un prêtre d'Amiens dénonce, en 1182 : «
Dans certaines églises la coutume veut que les évêques et
archevêques se démettent par jeu de leurs attributs. Cette liberté de
décembre – libertas decembricas – est analogue
à celle qui avait cours autrefois chez les païens, lorsque les bergers, devenus
libres, se plaçaient sur le même plan que leurs maîtres et faisaient,
après les moissons, la fête avec eux. »
Il y eut de tout temps une répression envers Carnaval. Charlemagne tenta de bannir les
mascarades de son empire. Il n'y réussit pas et, pendant tout le Moyen âge, le
Carnaval, adopté et protégé par l'Église, étala en plein jour
ses fantaisies les plus grossières et les plus monstrueuses. Le 9 mars 1399, Charles VI,
rappelant d'autres ordonnances qui ont été perdues, défendit «
que nul ne portast faux visages, [...] aucun ne batist ou injuriant, ne feist
batre ne injurier autres personnes ».
A partir du XVe siècle, les parlements commencèrent à sévir ; mais la
fréquence même de leurs arrêts peut inspirer quelques doutes sur leur
efficacité. Nous citerons les principaux. Le 14 décembre 1509, le parlement de
Paris défend de faire et de vendre des masques, de porter des masques, de jouer au jeu de
momon en masques ou avec d'autres déguisements, sous peine de prison et d'amende. Le 26
avril 1514, arrêté portant que les masques et faux visages seront
brûlés en public, avec défense d'en porter sous peine de confiscation. Les
26-27 novembre 1535, 9 mars 1539, 2-14 janvier 1562, 8 janvier 1575, 4 février 1592,
défense d'aller en masques dans les rues de Paris avec des joueurs d'instruments, sous
peine d'être punis comme perturbateurs du repos public. Une ordonnance royale du 9 novembre
1720, et une ordonnance de police du 5 février 1746, interdirent aux masques de porter des
bâtons et des épées ou d'en faire porter par les laquais. Des ordonnances de
police du 6 décembre 1737 et du 11 décembre 1742, défendirent aux jeunes
gens et tapageurs de nuit d'entrer de force dans tous les lieux où il y a des bals et de
la musique, de violenter les traiteurs, leurs femmes et enfants et d'obliger les violons à
jouer toute la nuit. Malgré tout Carnaval perdure.
A Florence, le moine fondamentaliste Savonarole limite le Carnaval au seul jour du Mardi Gras, et
instaure un grand bûcher purifiant les « vanités » : jeux de cartes,
livres de musique profane ou de poésie, parfums, masques, costumes, peintures et
sculptures qui ont été confisquées chez les habitants... C'était en
1497 et l'année suivante, c'est ce Savonarole qui finira sur le bûcher...
A noter aussi que le Carnaval peut appuyer des révoltes politiques, par exemple à
l'époque de l'apparition du protestantisme. A Bâle, en 1529, Mardi Gras voit
déferler 300 personnes masquées, conduites par le bourreau, qui envahissent la
cathédrale, brisent les statues et le grand crucifix en lançant : «
Si tu es un dieu, défends-toi, mais si tu es un homme, saigne !
». Ils attaquent également l'Hôtel de ville où le Conseil décide
d'autoriser le culte protestant. Ces mêmes protestants décideront quelques
années plus tard la suppression du Carême, en espérant éliminer avec
lui les débordements carnavalesques...
III - Carnaval face à la société marchande
Vient l'époque de la Renaissance, le théâtre prend son essor moderne et
s'approprie les masques. En Italie, Carnaval atteint une splendeur et un développement
exceptionnels. L'affluence d'étrangers riches, à Rome notamment, peut expliquer la
tolérance séculaire de l'Église pour des divertissements profanes que
d'aucuns, à vrai dire, jugeaient assez déplacés dans une ville directement
soumise à l'autorité des papes. Ceux-ci d'ailleurs protestèrent parfois
contre des licences un peu trop vives, mais il ne paraît pas qu'ils aient insisté
beaucoup en ce sens et plusieurs d'entre eux ont collaboré aux magnificences de ces
fêtes.
Le Carnaval de Venise fut encore plus célèbre et plus fréquenté que
celui de Rome, car il le dépassait en licence et durait une partie de l'hiver. Des
illuminations féeriques, des feux d'artifice, des gondoles illuminées circulant sur
les canaux avec leur équipage de masques et de musiciens, le luxe des déguisements,
l'affluence des belles courtisanes et surtout l'autorisation des jeux de hasard, tels
étaient les attraits puissants de ces fêtes qui ont beaucoup pâli quand Venise
perdit son indépendance politique. Plus encore que le déguisement, le masque est
l'attribut essentiel du carnaval vénitien. Le port du masque était si
généralisé qu'il fut interdit - en vain - dans les églises.
Grâce à lui, et au déguisement, les barrières sociales étaient
abolies. L'humble devenait seigneur, le puissant bouffon. Hommes et femmes, jeunes et vieux,
chacun pouvait s'abandonner à ses pulsions, vivre ses fantasmes en toute impunité.
La ville fusionnait, et ses autorités laissaient faire, sachant fort bien que ce
désordre contribuait au maintien d'un ordre plus subtil. Plus qu'une simple fête, il
devient un prétexte aux abus et à la rencontre des différentes classes
sociales. Les masques prennent toute leur importance, car ils permettent aux fêtards de
conserver leur anonymat. Cela est essentiel, surtout pour les nobles, qui malgré leur
débauche sont sujets aux règles d'honneur et d'étiquette. Ils peuvent ainsi
s'adonner aux plaisirs du jeu, de la boisson, et de l'amour sans être
inquiétés.
La Révolution française, interdira elle aussi le Carnaval à partir de 1790.
La Gazette Nationale écrit, en 1792, que la municipalité a arrêté :
« 1° qu'il est défendu de paraître travesti dans les rues ;
2° que personne ne pourra donner de bal masqué public ; 3° qu'on ne
peut étaler ou vendre des masques et habits de déguisement passé onze heures
du soir ; 4° que personne ne peut donner de bal public, sans en avoir obtenu
l'autorisation de la police ; 5° que ces bals ne peuvent se prolonger au-delà
de onze heures de nuit. » (Gazette Nationale, ou Le Moniteur Universel, n° 32,
mercredi 1er février 1792, Troisième année de la Liberté).
A partir de cette époque, la police a publié tous les ans au moment du carnaval une
ordonnance conçue toujours à peu près dans les mêmes termes. On
interdit à tous les masques de se montrer sur la voie publique avec des armes ou
bâtons, de se masquer avant 10 heures du matin et après 6(...)