La crise financière n'est pas un sujet facile à traiter par les
médias : elle impose de décrire et de comprendre des phénomènes
abstraits et compliqués, des évènements rapides, dans le temps et l'espace
courts qui caractérisent le travail journalistique. Dans ces conditions, on trouve des
journalistes qui font un travail correct. Il n'en reste pas moins que de façon massive, le
traitement de la crise financière est biaisé par des tendances qui ne sont pas
seulement irritantes : elles conduisent à mal informer sur la situation et les
enjeux. Voici quelques-uns de ces biais, pas forcément dans l'ordre.
- Le premier biais est la focalisation sur les indices boursiers, comme le CAC
40. Les sites des journaux, sur leur page "spéciale crise financière" nous
infligent des tonnes d'images de courtiers s'arrachant les cheveux, et surtout, semblent guetter
minute par minute la moindre fluctuation des indices (et en ce moment, ils sont servis). La
"baisse de la bourse" semble être l'alpha et l'oméga de la crise financière,
qui ne se réduit qu'à cela. D'où vient ce biais? Selon moi, du biais de
disponibilité, car les indices boursiers sont accessibles aisément et "racontent
une histoire", permettent d'avoir un suspens (comment va réagir Tokyo demain? que va faire
New York à 15h?) et de donner l'illusion d'un phénomène qui peut être
narré.
L'autre biais, c'est qu'étant donnée leur clientèle, de nombreux journaux ou
services spécialisés dans ceux-ci se contentent, à longueur de temps, de
fournir des conseils et de l'information boursière aux investisseurs. Cela pouvant aller
jusqu'à la caricature (ha, les listes interminables de titres du CAC, sur le thème
de "Valeo monte MAIS Vallourec baisse...) avec des masses de chiffres indigestes infligés
tous les quarts d'heures sur certaines chaînes. Quand on consacre son existence à un
sujet aussi dépourvu d'intérêt, il est nécessaire de se persuader que
cela a de l'importance.
Reste enfin la possibilité d'une simple méconnaissance historique : la "crise
de 29" a commencé par un krach boursier, donc les krach boursier, c'est très grave.
C'est oublier qu'il y a eu depuis 29 de nombreuses journées de baisse très forte
des indices boursiers (en 87 par exemple) sans la moindre conséquence concrète. La
crise de 29 a été une crise du crédit, avec l'effondrement du système
bancaire américain par dominos successifs, provoquant des faillites d'entreprises en
cascade, se répandant d'état en état. Le krach boursier n'a
été grave que dans la mesure ou il a provoqué la crise bancaire et
l'effondrement du système de crédit : de nombreuses banques avaient
accordé des prêts trop importants pour que des gens achètent des titres,
"parce que la bourse ne peut que monter" - tout comme on a prétendu pendant les 10
dernières années que l'immobilier ne pouvait pas baisser.
Dans la crise actuelle, les fluctuations des indices boursiers n'ont aucune conséquence,
et ne traduisent que très médiocrement le degré de crise. Les
éléments les plus importants à suivre sont les credit default swaps - ces
produits dérivés de crédit offrant une "assurance" contre le
non-remboursement d'un crédit, représentant un volume total de 60 000 milliards de
dollars (certes beaucoup de ce volume représente des transactions comptées
plusieurs fois, mais le total réel reste de l'ordre de la dizaine de milliers de
milliards). L'augmentation très forte du prix des CDS sur certaines entreprises -
notamment les banques - est un bien meilleur signe de l'inquiétude et de la paralysie du
système financier que les cours de bourse : cela traduit tout simplement la
probabilité perçue de non-remboursement des dettes de cette entreprise. Allez voir
n'importe quel blog ou site sérieux sur la finance, vous trouverez cette information.
L'autre indice est le TED
spread, l'écart entre le taux du marché interbancaire (le LIBOR) et celui des
bons du trésor à trois mois du gouvernement américain (les T-Bills).
Pourquoi cela est-il important? Parce que les obligations publiques sont
considérées comme "sans risque"; l'écart entre le taux interbancaire et ce
taux est donc l'indicateur de la prime de risque perçue par les investisseurs. Plus cet
écart est grand, plus cette prime de risque est forte, témoignant d'une paralysie
du crédit, sauf à des taux très élevés. Le TED spread, en ce
moment, bat des records. C'est cela qui devrait faire la une de la presse
spécialisée.
Mais les indices boursiers n'ont-ils pas de conséquences sur la vie réelle, sur le
fonctionnement des entreprises? Pas tant que cela. Une action reste fondamentalement la promesse
de bénéficier tant qu'on la détiendra d'une part des bénéfices
d'une société; et un instrument de contrôle sur celle-ci. Lorsque les cours
d'une entreprise baisse, cela signifie qu'elle devient rachetable, c'est pour cela que les
dirigeants se préoccupent de celui-ci; lorsque tous les cours baissent, tout le monde est
à la même enseigne. Et les gens qui ont acheté des actions, et qui en ce
moment perdent beaucoup d'argent? C'est oublier que lorsqu'il y a un vendeur, il y a aussi
nécessairement un acheteur. La baisse des cours boursiers, de ce point de vue, est avant
tout un mécanisme redistributeur qui avantage les gens qui veulent constituer un
patrimoine (les jeunes, le plus souvent) et pénalise ceux qui en ont un et qui le
cèdent progressivement (les vieux). A l'inverse, la hausse des cours avantage les vieux et
pénalise les jeunes. On peut en dire autant des prix de l'immobilier, dont la baisse n'est
certainement pas grave (surtout après avoir lu pendant une décennie le malheur des
descendants de baby-boomers, obligés de se saigner pour acquérir un logement). Il
faudrait de ce point de vue cesser de commenter les baisses boursières à coup de
"2000 milliards de dollars sont partis en fumée la semaine dernière à Wall
Street"; une crise boursière n'est pas un bombardement stratégique
détruisant physiquement des actifs, mais un transfert de valeurs de certains individus
à d'autres.
C'est pour cela qu'on aurait bien besoin, en ce moment, de beaucoup moins de tiercé
boursier dans les médias, et de beaucoup plus d'explications claires. La baisse de la
bourse n'est pas un problème majeur : l'effondrement du crédit, lui, a des
conséquences potentiellement dramatiques sur toutes les économies, en risquant d'en
provoquer la paralysie.
- Le second biais est le biais chauvin. Que n'aura-t-on entendu que la crise
actuelle est "la crise des subprimes" (histoire de donner un mot anglais, en
général expliqué ensuite de façon approximative, pour bien rappeler
que ce genre de choses, c'est pas-de-chez-nous). Ce chauvinisme a conduit les commentateurs
à reproduire fidèlement le discours "nuage de Tchernobyl" selon lequel la crise,
c'est pour les autres, pas pour nous, que les banques françaises sont saines, etc, etc. Ou
que les ménages français n'ont pas de problème, sont moins endettés
que les autres, qu'en France, la hausse des prix immobiliers relève des "fondamentaux",
que chez nous, c'est pas comme chez les autres parce qu'on est plus intelligents. Dernier exemple
en date, les articles pleins de Schadenfreude qui décrivent la situation Islandaise - voir
Geographedumonde sur le sujet.
Il faudrait rappeler quelques vérités élémentaires : la crise
actuelle est née d'une bulle immobilière, et la bulle immobilière a
été mondiale. La hausse du prix de l'immobilier en France, et dans de nombreux pays
d'Europe continentale, a été plus forte qu'aux USA, ce qui signifie que le
rééquilibrage de cette bulle sera au moins aussi long et douloureux chez nous que
là bas. Il est vrai que cette bulle a soigneusement été entretenue par les
auteurs de numéros "spécial immobilier" qui expliquaient que promis-juré,
l'immobilier ne peut pas baisser.
L'expansion du crédit a été généralisée; si elle est
moins virulente pour les ménages français (encore que des surprises sont à
attendre du côté des crédits-relais immobiliers) l'application de prêts
exotiques a touché d'autres secteurs chez nous, notamment les collectivités locales
(avec Dexia). Récemment, un posteur sur le forum d'éconoclaste, employé
d'une collectivité territoriale, décrivait sur celui-ci un prêt aux
caractéristiques complexes, à taux révisable, et se demandait si cette offre
mirobolante cachait un piège. Je suis heureux que les contributeurs du forum l'aient
incité à la prudence, mais combien de collectivités locales sont
actuellement aux prises avec des emprunts n'ayant rien à envier aux pires pratiques des
courtiers immobiliers américains?
Le biais chauvin a ainsi conduit les commentateurs à continuer de répéter
que les banques françaises étaient "saines" sans réflechir au fait qu'elles
ont, comme les autres, conservé ou acheté des produits de titrisation de
crédit, sur lesquels elles subiront des pertes; et d'oublier de rappeler que si le
département du trésor américain n'avait pas sauvé AIG, de nombreuses
banques françaises seraient aujourd'hui dans la panade la plus noire. Il faudrait surtout
rappeler qu'une banque "à l'abri", cela n'existe pas : toutes les banques,
même si elles n'émettaient de crédit qu'à hauteur de leurs
dépôts, peuvent tomber en cas de bank run. A un autre niveau, même un currency
board n'a pas sauvé la banque centrale d'Argentine.
Le troisième biais est le biais idéologique. On ne manque pas de
commentateurs pour nous expliquer que nous sommes face "à la crise du libéralisme"
(anglo-saxon, cela va de soi : cf point ci-dessus) auquel d'autres répondent "crise
de l'étatisme, la faute aux banques centrales"; le tout sur fond de "nous vivons le plus
grand changement d'époque depuis la chute du mur de Berlin" et autres "c'est la fin des
années Thatcher-Reagan", pour conclure sur "nous allons assister au retour de l'Etat"
contre la "finance folle".
Lorsqu'un commentateur inflige un article de ce style, comprenant ce genre d'expressions
boursoufflées, et essuyant ses bottes sur la finance ou les gouvernements, inutile de le
lire ou de l'écouter : cet article vous informera beaucoup mieux sur les
préjugés et la prétention de son auteur, ainsi que sur son degré
d'ignorance historique et économique, que sur la réalité des faits. Je ne
sais pas d'où vient ce goût pour les grandes phrases creuses, pour les discussions
à base de larges concepts mal compris, totalement déconnectés de la
réalité : probablement de la sociologie du monde journalistique, dans lequel
celui qui fait un vrai travail (s'informer et informer ses lecteurs ou spectateurs sur la
réalité) est systématiquement moins bien considéré que celui
qui raconte sa vision du monde dans des éditoriaux grandiloquents. A moins que cela ne
provienne de la paresse des spectateurs : dire "finance folle" est un raccourci bien commode
pour s'épargner la difficulté à comprendre le réel et sa
complexité (à quoi bon comprendre la folie?). Se limiter à des discussions
"rôle de l'Etat" vs "marché dérégulé (et fou)" c'est
éviter de se souvenir que l'activité financière est l'une des plus
réglementées au monde, et que le problème n'est pas "plus ou moins de
réglementation" mais quelles réglementations sont appropriées, et quels
mécanismes font que les réglementations réelles s'en éloignent - des
mécanismes qui impliquent un jeu complexe d'influences et de choix en situation
d'information très limitée. Peut-être que les gens sont rationnellement
ignorants sur le sujet : si l'on en juge par les commentaires postés sur les sites
des principaux journaux, ce genre de verbiage a de nombreux adeptes.
En tous les cas, ces pseudo-raisonnements schématiques ne contribuent pas à la
compréhension de la crise. C'est ce genre de raisonnement qui a conduit à faire
croire que le plan Paulson adopté (l'intervention miraculeuse de l'Etat) allait
résoudre les problèmes, au détriment d'une analyse rigoureuse du plan et de
ses limites (pourtant amplement fournie par le biais d'internet et des pages personnelles
d'économistes) et de la nature de la crise. Il y a des journalistes qui cherchent à
échapper à ces biais, qui s'ils commettent parfois des erreurs, font un réel
effort d'explication et de compréhension; il est regrettable que leur travail passe au
second plan, derrière le tiercé cac-40, derrière le "c'est les autres c'est
pas nous", et après les discours idéologiques fétides.